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Les tramways fantomes de Marseille
Le réseau de tramway de Marseille, autrefois très fourni et, en raison de la géographie de la ville, très accidenté, fut souvent le théâtre d’incidents curieux. Les plus fréquents avaient lieu au cours des manœuvres de remorques sur certains terminus établis dans des déclivités, tels que ceux de Montolivet ou de Mazargues.
Ainsi le 23 Décembre 1929, la remorque Buire n°137, dételée de la motrice 1203 pour la manœuvre, cassa la chaîne de commande de son frein au terminus de Mazargues. Le receveur, qui avait réussit à monter sur la plate-forme de justesse, voulu faire l’aiguillage en direction du boulevard de la Concorde, afin de la stopper dans la montée. Mal lui en pris car il manqua sa manœuvre et la remorque lui échappa de nouveau, empruntant le rond-point de l’Obélisque et le boulevard Michelet. Avec l’aide du chauffeur d’une camionnette de passage qui le prit à son bord, il finit par rattraper et doubler la remorque en fuite avant la raquette de l’Huveaune et tenta à nouveau de l’aiguiller dans une côte mais dans sa hâte, il s’empêtra dans son sabre et tomba. Toujours avec l’aide du chauffeur, il réussit enfin sa manœuvre au rond-point du Prado et expédia la remorque vers le boulevard Rabateau où elle finit par s’arrêter. Elle avait parcouru seule 3,2 km.
Les motrices n’étaient pas en reste dans ces mésaventures, accusant parfois d’importants patinages sur des rails gras ou rendus glissant par la présence de feuilles mortes en automne. Elles présentaient parfois également des défaut de freinage dont certains furent à l’origine de bien étranges histoires, comme celle des « tramways fantômes » relatée ici.
Le 22 mai 1940, vers 22h40, le wattman Mense, ayant fini son service sur la ligne 81, descendait tranquillement à bord de sa motrice le boulevard de la Corderie pour ramener celle-ci au dépôt des Catalans. En raison de l’heure tardive, il fut surpris de voir soudain arriver sur la voie montante une autre motrice qui progressait vers lui tous feux éteints. Intrigué, il réalisa rapidement une autre bizarrerie de la situation. En effet, la B786 qui s’avançait vers lui à petite vitesse n’était pas non plus sur son parcours habituel.
Il cru tout d'abord à une erreur, par ailleurs assez inexplicable, et s’apprêtait à signaler cette anomalie à son alter ego de la B786. Mais sa surprise redoubla lorsque arrivant à la hauteur de la machine, il réalisa que toutes les portes étaient grandes ouvertes et que la voiture était entièrement vide. Personne à bord. Pas de passagers ... Mais surtout pas de wattman, ni de receveur. Personne ne conduisait ce tramway qui, à l’évidence, se déplaçait tout seul.
Mense crut d’abord avoir une hallucination. La situation, il est vrai, n’était pas banale. Mais le coup de l’émotion passé, en homme de devoir qu’il était, il décida d’intervenir. De fait, il mit immédiatement sa propre motrice en marche arrière et se mit à la poursuite de l’étrange véhicule qui progressait tranquillement en direction de la place de la Corderie - Henri Bergasse.
Il eut tôt fait de la rattraper et, maîtrisant sa propre motrice avec dextérité, il réussit à en régler la vitesse afin de se maintenir à la hauteur de la fugitive. Après avoir alerté son propre receveur et lui avoir confié les commandes, il se prépara bravement à investir le tramway solitaire. L’exercice qui consistait à sauter en marche de la plate-forme arrière d’une motrice à l’autre était périlleux, mais Mestre n’était pas maladroit et réussit l’exploit avec brio. Quelques instants plus tard, il reprenait le contrôle de la B786 et, celle-ci étant redevenu docile, il put la ramener sans encombre à son dépôt d’origine.
L’escapade nocturne de la motrice B786 resta longtemps inexpliquée, mais n’ayant causé aucun dommage, la direction des Tramways Marseillais, à qui Mense fit son rapport, décida de ne pas ébruiter l’incident. Il y eu bien quelques rares témoins pour relater l’aventure, mais ceux qui entendirent leur récit crurent à une galéjade de plus et on en resta là.
Ce fut une toute autre affaire, lorsque quelques mois plus tard, un évènement quasi similaire, mais plus lourd de conséquences, se produisit. Garé le soir du 18 juillet 1940 vers 22h15 au dépôt d’Arenc après un service effectué sur la ligne de L’Estaque-Gare, le train formé de la motrice vestibulée B688 et de la remorque Buire 136 s’évada à son tour du dépôt vers 23h45. A son bord, là encore, aucun wattman, ni receveur. A petite vitesse et sans attirer l’attention du personnel du dépôt au travail ni des rares passants, le train franchit les aiguillages de sortie avant d’emprunter le boulevard Extérieur et les grandes courbes de la place Bougainville. Il passa ensuite sans encombre les aiguillages la place Cazemajou, puis remonta l’avenue d’Arenc et l’avenue Camille Pelletan jusqu’à la Porte d’Aix. Les choses se gâtèrent vraiment dans la déclivité de la rue Sainte Barbe, laquelle accusait presque 8%. La vitesse exagérée prise par la rame dans cette pente la propulsa dans la courbe prononcée de la rue Colbert, où elle finit par dérailler, terminant sa course devant l’Hôtel des Postes. Le malheur voulu hélas qu’à cet instant précis un préposé des Douanes qui rentrait chez lui à bicyclette, sa faction terminée, soit happé par la motrice et y laissa la vie.
L’affaire, cette fois, était sérieuse et fit la une des journaux du matin. Par ailleurs, amplifié par le bouche à oreille et le talent d’exagération de nos concitoyens, le bruit commença à se répandre que des rames folles de tramway se déplaçait la nuit dans les rues dans la ville, fauchant tout sur leur passage et que, peut-être, allez savoir, il s’agissait de tramway fantômes qui emmenaient tous ceux qui, pour leur malheur, montaient à bord vers des destinations dont on ne revenait pas.
Il y avait eu mort d’homme et le Parquet, évidement, fut saisi. Dans un premier temps, et sans accorder pour autant de foi à la version populaire d’une quelconque intervention diabolique, le Procureur de la République ne voulut pas admettre qu’il fut techniquement possible à un tramway de parcourir en pleine ville et sans l’aide d’un wattman une distance de près de 3 km. L’incident relatée plus haut et survenu à la remorque de Mazargues en 1929 n’était plus dans les mémoires. Toutefois, l’enquête menée au dépôt révéla que la B688 avait été déplacée plusieurs fois pour les besoins du service. Et l’examen minutieux de la motrice accidentée mit en évidence une défaillance du système pneumatique de freinage. La version retenue fut donc qu’au cours des manœuvres de déplacement, la manette du contrôleur de marche était restée enclenchée par erreur sur la seconde touche. Le frein à air avait été correctement serré, mais une légère fuite au compresseur l’avait fait se relâcher peu à peu. On calcula les vitesses théoriques et les pentes, évalua les probabilités au niveau des aiguillages, dépista les erreurs humaines au sein du dépôt et l’hypothèse paru subitement très plausible. Une reconstitution du trajet fut organisée sur cette base en laissant la motrice rouler à sa guise et acheva de valider les supputations. Au cours de la reconstitution, M. le Procureur fit toutefois sagement reprendre en main la motrice avant la descente de la rue Sainte Barbe pour éviter tout nouvel accident.
L’affaire connut donc un dénouement conforme à la raison. Il n’en demeure pas moins que, en dépit des explications officielles, une partie des habitants préféra préserver à cette histoire son aspect fantastique de «tramways fantômes». Sans doute faut-il voir dans cette volonté, non pas un goût immodéré pour l'irrationnel, mais un amour de la galéjade et de l’exagération qui sont des constantes immuables de l’humour marseillais.