Le Transbordeur de Marseille
Le site de l'Association des Marseillais du Monde
Sabine Réthoré : Impressions.
Récit d'une rencontre imprévue
et cependant nécessaire



l'immeuble de l'atelier 33, 33 rue Thubaneau


La rue Thubaneau* est bien connue des Marseillais. Elle fut, à une époque pas si lointaine, un des hauts lieux de plaisirs de notre bonne ville et, bien que le temps l'ait beaucoup transformée, son nom reste encore aujourd'hui synonyme de fleurs exotiques aux parfums défendus.

"La Canebière est une folle qu'on maquille.
L'amour ne loge plus que dans le quartier chaud.
La vie a fait son lit dans la rue Thubaneau
Il y fait bon, il y fait beau, il y a des filles"
écrit Jean-Julien Lord dans "Le ventre de Jocaste".

En ce début d'après-midi, c'est plutôt à l'impact violent d'un soleil très méditerranéen que l'on doit la chaleur ambiante. Une lumière que les façades maquillées de suie grise, à la noirceur encore accentuée par l'ombre des toits, n'arrivent pas à atténuer et qui, a contrario, met en avant leur attristante laideur.

Au numéro 30, je passe devant ce qui fut l'ancien club de Jacobins et lève les yeux vers la plaque commémorative qui rappelle vainement aux curieux et aux touristes (mais y en a t-il beaucoup qui s'aventurent dans cette parallèle à la Canebière de mauvaise réputation ?) que "Le chant de marche des armées aux frontières" a été entonné ici pour la première fois par un certain Rouget de L'Isle, avant d'être rebaptisé un peu plus tard "La Marseillaise".

En poussant la porte vitrée du numéro 33, c'est enfin un peu de fraîcheur qui m'accueille dans cette salle aux murs blanchis où la lumière crue du dehors diffuse, comme adoucie. Immédiatement, on se sent bien dans ce grand hall au plafond démesurément haut qui a du être autrefois un entrepôt. Autour de moi, un peu partout, dans un savant désordre, des oeuvres, toutes plus curieuses les unes que les autres, rampent sur le crépi ou s'accrochent au plafond et semblent interpeller le visiteur en capturant son regard par leur étrangeté.

Au milieu de la pièce dallée à l'ancienne, énormes, bariolées, elles trônent, tout simplement. Les mappemondes. On a immédiatement envie d'en faire le tour, de les toucher et, tout en serrant la main chaleureuse que Sabine Réthoré, en chemise à fleur et pantalon sombre, me tend avec un grand sourire, j'ai du mal à en détacher mes yeux.

les globes


Un vieux fauteuil défoncé participe au décor de l'endroit, avec un je ne sais quoi d'insolite et de décalé et je m'y carre avec délectation dans la perspective d'une rencontre qui démarre sous les meilleurs auspices. Je pose des questions : un peu... J'écoute et surtout, je regarde. On parle de son travail bien sur, des difficultés des débuts, des doutes et des ratages. Et puis elle me montre l'atelier "mutualisé" qu'elle partage avec d'autres artistes. Ce n'est pas qu'un atelier, l'atelier 33, c'est aussi un coin de vie. Sympa. Un curieux mélange aussi sur le plan olfactif où les odeurs de peinture, de bois et de colle se marient aux arômes d'un café qu'on devine chaleureux. Elle me montre les moules et les premiers modèles, m'explique la technique. Je bée.

Autre facteur de plaisir, le sourire de Sabine qui parle de ce qu'elle aime avec simplicité et justesse. En fait, je me rend compte que c'est sans doute ce trait de la personnalité de Sabine Réthoré qui met le visiteur à l'aise : la simplicité. C'est aussi ce trait qui donne envie de la connaître d'avantage. Car même si elle donne l'impression de se livrer peu dans le quotidien (l'esprit a sa pudeur…), le dialogue est facile et agréable et on ne s'en lasse pas. On dit souvent qui se ressemble s'assemble... Dommage que le reste de la bande n'ait pas été là. Je serais bien resté un peu plus longtemps juste pour les connaître et les regarder travailler.

globes encore


Je retourne vers les globes terrestres qui attendent sagement dans la grande salle, en fait le tour sans trop oser y poser mes doigts, recherche des pays familiers. Je tourne toujours autour, comme une mouche autour d'un pot de miel... Déroutants. C'est le mot qui vient à l'esprit en les regardant. Déroutants et superbes. Je fais quelques clichés avec mon mauvais jetable et peste intérieurement de ne pas avoir pris un appareil plus sophistiqué pour que le rendu soit meilleur. Je réinvestis, enfin rassasié, le fauteuil défoncé pour finir ce qui n'est déjà plus une interview, mais un moment de pur plaisir. Plaisir de rencontrer un être vrai, fier de son travail, qui le dit avec justesse et avec passion, sans forfanterie (c'est vrai qu'il y aurait de quoi se la jouer, quand même, et j'en connaît plus d'un qui, avec beaucoup moins... ), sans ce coté "je fais de l'art, tu vois..." qui parfois m'insupporte chez certains artistes. Tout en parlant, Sabine continue de dessiner, les atlas ouverts tout autour d'elle, sans se presser, la manchette à la main droite pour protéger le trait. On sent la maîtrise dans le mouvement du poignet qui glisse sur la feuille. Il en faut d'ailleurs pas mal pour travailler et parler en même temps de totalement autre chose. En douceur, sans effort. On discute de tout et de rien. Avec Sabine, l'expression "refaire le monde" prend vraiment tout son sens.

Il est déjà bien tard. La pensée que je la prive de sa passion par une conversation forcée me traverse l'esprit et je prend congé, un peu étourdi par la magie de l'instant. La rue Thubaneau n'a pas failli. Elle est restée la rue des plaisirs, même s'ils sont désormais d'un autre genre. En sortant de l'atelier, je croise quelques ouvriers maçons, les épaules chargées de sacs de ciment et de planches, qui regagnent un chantier dont on entend les coups martelés, en contre-haut. Le programme de réhabilitation du quartier aurait-il débuté ? Pour l'instant les effets n'en sont vraiment visibles. La rue gardera-t-elle malgré lui ce charme suranné et un peu canaille qui, en dépit des années, est toujours sensible. La réhabilitation, lorsqu'elle interviendra, sonnera sans doute également le glas des loyers abordables pour des artistes comme Sabine Réthoré et ses amis. Elle redeviendra sans doute plus "fréquentable" aux yeux de beaucoup mais cela en sera fini des plaisirs, quel qu'ils soient, et avec le départ des artistes, c'est sans doute aussi un peu de Marseille qui s'en ira.

* En provençal, un tubanéou est un lieu rempli de fumée écrit André Bouyala d'Arnaud dans son "Évocation du vieux Marseille".


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