Le Transbordeur de Marseille Le site de l'Association des Marseillais du Monde
Entretien avec Sabine Réthoré Une deuxième interview non-moins catastrophique réalisée par Le Pilote (Ca ne s'arrange pas) en exclusivité pour les Marseillais du Monde. Tâchons de ne pas être ridicule (pas facile !) "Dis, Sabine, c'est quoi une artiste..."
MDM : Comment t'es venue l'idée de faire des globes terrestres ?
A l'origine, j'avais un goût naturel pour la géographie. J'ai fait un jour le constat que toutes les représentations de globe terrestre que j'avais sous les yeux étaient rigoureusement identiques. Un truc très monotone avec un axe principal vertical nord-sud et une ligne de partage horizontale au niveau de l'équateur. On a tous vu des globes comme ça et ils sont tous pareils. La plupart du temps, c'est deux demi sphères en plastique collées, souvent avec une ampoule à l'intérieur pour faire lampe. Esthétiquement, c'est assez moyen (rire). Cette uniformité de représentation ne me plaisait qu'à moitié, de toute façon. Alors j'ai un peu creusé la question.
Je me suis aperçue que derrière tout ça se cachait une raison historique. Les premières cartes qui nous sont parvenues sont celles de l'hémisphère nord. Vers le seizième siècle, lorsque la connaissance du monde s'est étendue, la représentation volumique de la terre est née et les cartographes ont placé cet hémisphère de façon prééminente, c'est à dire en haut. C'était leur référence. Mais cela n'a pas beaucoup de sens dans la réalité. C'est juste une question de point de vue. Et cela n'en a aucun en particulier pour les gens de l'hémisphère sud. D'ailleurs, les australiens mettent le pôle sud en haut de leurs cartes. En haut, en bas, au dessus, au dessous : j'ai ressenti tout cela comme la volonté d'affirmer une espèce de domination sur le monde. J'ai toujours eu un peu de mal avec ce genre d'affirmation quel qu'en soit l'expression. Il n'y a pas d'hommes en haut et d'autres hommes en bas. Il y a des hommes partout : point. Alors, j'ai eu l'envie de changer cet axe nord-sud si figé, juste pour voir le monde autrement. Sans dessus dessous.
MDM : Par quoi as tu commencé ?
La première idée qui m'est venue a été de remettre les deux hémisphères à égalité en plaçant l'axe nord-sud, non plus en position verticale classique mais en position horizontale. Tout le monde pareil. Du coup, pour la lecture du globe, il a fallut modifier aussi le principe d'écriture à sa surface pour suivre le nouveau mode de rotation. Dans le cas de l'axe horizontal, l'écriture vers l'ouest m'a semblée alors parfaitement naturelle. Elle procède elle aussi d'une certaine logique puisqu'elle correspond dans l'histoire au sens de franchissement des mers pour la découverte de nouveaux continents. Colomb, par exemple, est parti vers l'ouest. Ce changement d'axe modifie aussi radicalement notre vision du monde. Subitement les pays, les continents n'ont plus la même importance les uns par rapport aux autres. C'est une illusion d'optique bien sur, mais cela suffit à nous déstabiliser. Je suis parfois surprise de voir la difficulté des gens devant mes globes à reconnaître des pays pourtant si familiers d'habitude. Ils se penchent, se tordent pour retrouver leurs repères. C'est marrant (rire). C'est vrai que par exemple un pays comme les Etats-Unis semble nettement moins impressionnant lorsqu'il est vu dans un axe différent. Dans le contexte actuel, c'est plutôt rassurant. Il n'a pas changé bien sur, mais notre façon de le percevoir, elle, s'est modifiée. Quand j'ai vu que le résultat était bien conforme à ce que j'attendais, cela m'a confortée dans mon envie de continuer. La suite est née naturellement par déclinaison de cette idée de base : le changement de point de vue.
MDM : Quel est le parcours personnel qui t'a amené à ce point ?
J'ai commencé par des études de dessin qui m'ont conduites d'abord à l'enseignement. J'ai été une prof, mais une prof insatisfaite. J'ai d'abord pas mal baroudé de bahut en bahut, en passant par Dunkerque et Grenoble par exemple. Le poids du système, de la hiérarchie, les décisions à contre - bon sens me pesaient. Je ne me sentais pas à ma place dans la structure et j'avais de plus en plus de mal à accepter certains compromis. Alors en 99, j'ai tout plaqué. Envie d'autre chose. Je me suis alors lancé dans la fabrication des globes, parce que je trouvais qu'avec l'avènement des plastiques, ce qui était autrefois un art était devenu extrêmement banal dans le mauvais sens du terme. Et je me suis donnée dix ans pour réussir dans ce que je voulais faire : redonner à la fabrication des globes terrestres un peu de noblesse.
MDM : Comment fais-tu tes globes, techniquement?
Au tout début, il y a toujours l'élaboration de la projection plane de la carte sphérique de façon à former les fuseaux. Je commence par préparer sur ordinateur les gabarits qui seront utilisés sur le globe définitif. Je travaille toujours à partir d'atlas et de cartes IGN existantes pour la précision. Je tiens beaucoup à respecter scrupuleusement cette précision géographique des globes que je fabrique. Mes globes ne sont pas là que pour faire joli, ils sont aussi géographiquement juste. Les villes qui figurent par exemple sont seulement celles de plus de 500 000 habitants.
Ensuite, il y la conception de la sphère proprement dite. J'ai tenté au début de faire des sphères en polyester, mais j'obtenais des structures que je n'arrivais plus à manipuler une fois terminée (rire). Quarante cinq kilos, c'était bien trop lourd parce que la plupart du temps je dois les manoeuvrer toute seule, pour les placer sur leur support par exemple. Et puis l'excès de poids entraînait des déformations du support proprement dit, et ça, ça n'allait pas du tout, alors j'ai laissé tomber. Je me suis orientée depuis vers des structures creuses en bois qui donnent de meilleurs résultats tout en étant plus légères.
Je démarre avec une armature de bois rigide que je recouvre de feuilles de contreplaqué mouillées pour pouvoir les assouplir et les modeler en volume. La rotondité définitive est acquise avec la pose de bandes de plâtre, puis une couche d'enduit. Ensuite je maroufle dessus mes gabarits en papier. La maîtrise de ce collage m'a pris du temps parce qu'il m'a fallut apprendre à manipuler le papier humide et trouver le grammage le plus adapté. Le papier une fois encollé peut présenter des déformations allant parfois jusqu'à 3% avec lesquelles il faut savoir jongler. C'est une étape très délicate et il m'a fallu ajuster pas mal au début pour trouver la bonne démarche. Maintenant ça va. Ensuite, j'applique une sous-couche permettant de conserver une certaine transparence à mes tracés pour visualiser les contours géographiques. Et enfin je peins par dessus et réalise la calligraphie. Il me faut environ 4 mois pour arriver à produire un globe fini.
MDM : Quels sont les idées que tu as voulu faire passer ?
Quatre globes sont actuellement terminés, chacun véhiculant un concept différent.
Le premier est un hommage à Sao Tomé, une petite île située sur juste l'équateur au large du Gabon. C'est également celui pour lequel l'axe des pôles est horizontal. Dans la majorité des globes terrestres, Sao Tomé passe la plupart du temps inaperçue par que ces globes sont faits de deux coques en plastiques qui sont soudées au niveau de l'équateur. Et comme le principe de soudure est rarement parfait, l'île est la plupart du temps engloutie dans ce collage. J'ai eu envie au contraire de la mettre en valeur. Mes globes s'y prêtent bien parce ils n'ont pas ce défaut équatorial justement et sont sans raccord sur toute leur surface. Il suffisait ensuite de lester légèrement le globe fini aux antipodes de l'île pour que le mouvement naturel la place au sommet
Le deuxième est lié au concept de terre nourricière, de part sa couleur chair et la position du pôle sud dont la forme ressemble assez à l'aréole d'un sein. J'ai juste accentué l'effet en ajoutant un téton au niveau de ce pôle et lestant ce globe pour positionner la pointe du sein dans l'axe de vision de l'observateur.
Le troisième que j'ai appelé " terre sans nom " est une image virtuelle d'une terre vue simultanément de l'intérieur à partir son centre et de l'extérieur. Pas facile à expliquer. Mais on comprend mieux quand on le voit
Le dernier met en avant le rôle historique du bassin méditerranéen en tant que pôle de civilisation. Mais en choisissant ce point central, je renvoie le spectateur en même temps à l'aspect affectif que lui accorde les habitants de la région. C'est le concept du "Mare Nostrum" des romains qui ressort ici.
MDM : Quels sont tes projets ?
D'abord faire d'autres globes, encore et toujours, jusqu'à ce que j'en ai marre. Mais ça, c'est pas pour tout de suite (rire), parce que j'ai encore beaucoup d'idées, comme varier les supports. Travailler le métal, par exemple, me tenterait assez. Et puis, bien sur, faire connaître un peu ce que je fais. J'expose déjà de façon permanente dans une galerie à L'Isle sur Sorgue et ici dans l'atelier de Marseille. Et je fait aussi pas mal d'expos temporaires dans la région. Difficile pour le moment d'aller très loin, parce qu'on ne transporte pas les globes comme ça. Il sont relativement gros et forcément ça limite les possibilités. Mais avec le temps, j'espère évidemment sortir du cadre régional. C'est dans ce but que j'ai développé mon site Internet.
MDM : Comment te situes-tu par rapport aux courants artistiques en général, et marseillais en particulier?
Pour le coté marseillais, je me sens comme un poisson d'en l'eau. C'est ici, à Marseille, que j'avais envie de m'installer dès le départ. Je suis une fille du sud, quand même, puisque née à Sète. La ville, l'ambiance générale de Marseille m'attirait. Et je ne regrette vraiment pas ce choix. Je n'ai eu aucun mal à trouver ma place ici. C'est comme si j'y avait toujours vécu. Pour le coté artistique, franchement, je ne sais pas trop. Ici nous sommes plusieurs artistes dans le même atelier à partager nos délires, chacun avec son domaine de prédilection, et ça se passe plutôt bien. Je ne suis pas sure que cela serait le cas partout ailleurs, dans les autres regroupements d'artistes, je veux dire. Peut-être parce que je n'ai pas une approche très intellectualisée de ce que je fait. Je suis avant tout une manuelle. Mon plaisir c'est de faire un bel objet. Et c'est le "faire" qui passe avant tout. Le coté "bricolage" de la réalisation est à chaque fois un grand bonheur. En fait, je n'ai pas le sentiment de faire de l'art au sens où on l'entend habituellement. C'est peut-être pour ça que je suis un peu à part... Mais bon, savoir si c'est de l'art ou pas, si je le pense ou pas, si d'autres le crois pour moi ou pas, est-ce que c'est vraiment le plus important ? Je ne suis pas sure…(rires). En tout cas, j'y prend beaucoup de plaisir. C'est ma seule certitude. Et j'espère que ceux qui regardent ce que je fait y prennent du plaisir aussi. Ce serait déjà pas si mal.
Ne t'inquiète pas, Sabine ! Nous, on est certain que c'est de l'art, et on le dit bien fort ...