Polar, roman, fiction historique ... Difficile de qualifier sans se tromper Sortez Vos Morts, le dernier livre de Bruno Leydet paru aux Editions Jigal. Sans doute un peu des trois à la fois. En lui même, le fil de l’histoire n’est pas tout jeune. Il nous ramène en effet de 1720, une année qui restera à jamais gravée dans la mémoire collective marseillaise comme celle de l’horreur absolue. Et c’est à travers la plume de Michel Serre, devenu en 1693 le très officiel peintre des galères, que, trois en après la tragédie qui transforma Marseille en une ville morte, Bruno Leydet le tisse de nouveau sous nos yeux.
Alors, bien sûr, on connaît maintenant une "vérité historique" grâce aux travaux et ouvrages des historiens et des érudits (cf La malédiction du Grand Saint-Antoine de Patrick Mouton). On sait que le capitaine Chabaud, seul maître à bord du Grand Saint-Antoine, ne fut pas, loin sans faut, le plus coupable dans la propagation du fléau qui ravagea la ville. On comprend sans peine le rôle que purent jouer l’appât du gain et la corruption dans la tragédie marseillaise.
Mais il restait encore à dépeindre le climat angoissant d’une population urbaine frappée de plein fouet par cette épidémie et dans l’incapacité de réagir : la terreur de la contagion, les précautions illusoires, la détresse insondable des malades, l’agonie des familles décimées. Il restait à transcrire la vision des corps abandonnés dans les rues, des cadavres flottants sur les eaux du port, des places tellement recouvertes de morts qu’il fallait leur marcher dessus pour traverser. Il restait à dépeindre la fumée persistante installée sur les rues comme un couvercle plombé et cette odeur ignoble de putréfaction pénétrant partout. Dans Marseille la maudite, la mort rôde et frappe au hasard, aveuglément ... Ouvriers, matelots, artisans, pauvres gens, petits et grands bourgeois, nobles et ecclésiastiques : nul n’est à l’abri et ceux qui en réchappent se demandent encore comment cela fut possible. "Sortez vos morts", c’est le témoignage poignant de deux survivants, deux évadés de l’enfer qui resteront marqués à tout jamais par une des pages les plus sombres de l’histoire de Marseille.
Ce que nous en dit l'éditeur :
Baroque, c’est le terme qu’emploie Bruno Leydet pour définir son roman. Baroque ... de barroco : "perle de forme irrégulière". Une littérature baroque s’adresse à l’émotion et à l’imagination plutôt qu’à la raison et à la logique : le sentiment, la passion, l’image y tiennent une place essentielle. Et ici, du Grand Saint-Antoine à la Taverne des Gueules d’Anguilles, c’est bien de cela qu’il s’agit. En 1720 la peste à anéanti Marseille et laissé des dizaines de milliers de morts gonfler aux coins des rues. Michel Serre a beaucoup peint la peste... Les images nous assaillent, réelles, effroyables, inéluctables comme une catastrophe naturelle envahissant la ville et submergeant le Vieux Port. Notre habitude des shows télévisés nous a aujourd’hui préparés à de tels chocs. Mais à les lire, à les imaginer donc, elles demeurent insupportables. Pourtant, au delà de l’effroi, se cache toujours une vérité, la vérité peut-être, celle qui répond au pourquoi, au comment... Comment la peste est-elle entrée si facilement dans le port ? Pourquoi a-t-elle ravagé la ville si vite et en silence ? "A qui profite le crime ?", dit-on souvent. Alors, en 1720, à qui profita donc cette terrible hécatombe ? Ici la ferveur et la douleur se mêlent à la chaleur écrasante qui parfois étouffe les villes du sud. On pense à Gracia Marquez et au cinéma italien des années 60, quand les ombres disputent l’espace et les trottoirs au soleil trop vif... Un roman lyrique qui n’épargne ni les notables, ni les pouvoirs en place.
Morceau choisi
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- De qui faut-il que je vous entoure, Monseigneur ? lui demandai-je pour le faire changer de conversation.
- De quoi me parlez-vous ? me demanda-t-il en se grattant la commissure des lèvres de son ongle oblong.
- Ne m’avez-vous pas dit que vous ne vouliez pas être représenté seul, allant au devant des malades, mais accompagné de tous ceux qui prirent part aux tâches d’assainissement de la ville.
- Oui, en effet...
- Dites-moi ceux auxquels vous pensez.
Belsunce réfléchit un long moment puis récita comme une tirade sortie d’un psaume :
- Eh bien... monsieur le Bailly de Langeron... le marquis de Pilles en tant que gouverneur de la ville... ainsi que les échevins : Estelle, Audimar, Moustiés et Dieudé...
- Vous souhaitez donc qu’ils soient représentés avec vous ?
- Oui, en ma compagnie... ainsi que vous-même, Serre... vous y étiez aussi.
- Oui, si l’art le permet, je me représenterai aussi... mais quelque chose me gêne.
- Quoi donc ? réagit-il comme s’il perdait patience.
- N’a-t-on pas entendu dire que cette peste...
- Oui...quoi donc cette peste ?
- Que cette peste pouvait avoir comme origine la malice des hommes plutôt que l’ire de Dieu...
Belsunce, tout à coup, se raidit. Il parut surpris ; froissé même, car un regard mal-intentionné s’immobilisa sur son visage aigre et longiligne. Je regrettai mes paroles. Mais elles étaient sorties de moi, si spontanément. Durant un long moment, ni lui ni moi ne prononçâmes le moindre mot. Pour autant, en vérité, nous nous parlions. C’était comme si notre dialogue se faisait à l’intérieur de nous. Je sentais le poids de son reproche. Je le sentais au fond de ses pensées : "Comment donc, me semblait-il entendre, vous vous mettez à croire à la théorie de la contagion ?".
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L'auteur
Bruno Leydet est né en 1960 à Marseille, où il réside actuellement..Après un doctorat en socio-sémiologie, il entreprend avec passion de croiser le fer avec l’écriture (5 romans à son actif), mais aussi avec le scénario, le théâtre et la musique. Bruno Leydet est un passionné... de l’Italie et de la Toscane en particulier, mais aussi, de Led Zeppelin, Bob Marley, Henry Miller, Pasolini, Deep Purple, Hemingway, Mozart, Alberto Moravia et de la pizza que lui préparait affectueusement sa grand-mère... C’est un curieux, un voyageur impénitent qui perpétuellement cherche à comprendre et à "grandir". Et si possible avec lyrisme. Par-dessus tout il vénère l’Art, celui qui résiste au Temps... Et si vous lui demandez pourquoi il reste fidèle à tout cela, il vous répondra que c’est parce qu’il existe une certaine volupté à rester fidèle...