Les romans de Gilles Del Pappas laissent toujours une drôle d'impression lorsqu'on les découvre. "Du sel plein les yeux", le sixième volet des aventures de Constantin dit "Le Grec" publié aux éditions Jigal, ne fait pas exception à la règle. D'abord, il y a ce style particulier, inclassable, dérangeant parfois par son coté excessif, attachant justement en raison de cet excès. Del Pappas donne l'impression d'écrire comme il parle : avec le coeur. Alors, forcément, sous le trop plein de sentiments (ce qu'à Marseille on appelle "l'estrambord"), le coeur déborde quelquefois et le livre avec lui. Technique littéraire ou tendance naturelle, lui seul le sait. Le fait est qu'on a alors la curieuse impression, pas désagréable du tout pour peu qu'on se laisse porter, de sortir de l'intrigue. La trame du roman que l'on croyait essentielle devient subitement secondaire. On est parti. On est ailleurs. On est attablé à la terrasse d'un café avec le héros (mais peut-être est-ce l'auteur lui-même) un jour où rien ne presse, où l'on a tout son temps. De l'autre coté de la table en fer, il sirote lentement une boisson et parle de ci, de ça, du temps qu'il fait et des conflits mondiaux, des petits plaisirs de la vie et des grandes misères du siècle. Un curieux patchwork où les tranches de vie se mêlent à la musique, aux traditions, à la politique, à la poésie, à l'histoire ou à la cuisine (car il y a toujours des recettes culinaires dans chacun des livres de Del Pappas). Et puis soudain, alors qu'on ne s'y attendait plus, l'intrigue nous rattrape et nous force à retourner dans un pastis à l'encre. Un retour parfois brutal. Les intrigues de Del Pappas sont toujours des sales embrouilles comme c'est pas permis.
Le Grec voudrait bien cette fois poser son sac au soleil de Marseille et souffler un peu. Mais dès son arrivée à la Gare Saint-Charles, il va se retrouver dans un engambi dont il serait bien passé. Heureusement pour lui, en vieux mérou qui en a vu d'autres, Constantin nage plutôt bien. Car lui et sa girelle sont tombés cette fois sur de sacrés congres, un genre qui n'évolue qu'en eaux troubles et qui a la dent plutôt dure. Et si l'on ajoute en trouble fête une Vive à l'aiguillon acéré, cela fait décidément une drôle de soupe.
A n'en pas douter, "Du sel plein les yeux" est un vrai polar " à la marseillaise ", dans lequel une fausse nonchalance casse à plaisir le rythme de l'action pour mieux la faire rebondir ensuite. L'écrivain emmène ainsi son lecteur où il veut dans une longue traversée en brasse coulée, avec une alternance de bouffées d'air salvatrices empreintes de rêveries et d'apnées à la limite de la noyade. Par son style qui déconcerte tout autant qu'il peut séduire, Gilles del Pappas demeure un écrivain attachant et à part au sein du paysage littéraire marseillais.
Ce que nous en dit l'éditeur :
Del Pappas ... et la saga continue ! Avec les aventures de Constantin dit Le Grec, Del Pappas poursuit sa chronique d'un demi siècle de Marseille. Au fur et à mesure de la parution de ses romans (10 à ce jour, sans compter les nouvelles) se dessine l'incroyable générosité de cet auteur, qui en peu de temps et beaucoup de coeur, a réussi à faire partager ses passions à des milliers de lecteurs. Chapeau ! On dit de lui "... qu'il a la plume frénétique" (Tribeca). A le lire, d'autres évoquent "Montalban, Camilleri", ces auteurs de la Méditerranée qui tous ensemble inventent "une littérature policière sensuelle, ou l'on mange et ou l'on transpire dans la moiteur marine et les parfums lourds des villes écrasées de soleil" (LIRE). "A lire absolument, sinon à quoi ça sert que Del Pappas se décarcasse à écrire des polars violents et lumineux comme le soleil de Marseille" (Cosmopolitan).
Rien n'est jamais simple à Marseille. Et surtout pas quand Constantin dit Le Grec, de retour d'un reportage mouvementé dans une Afrique en guerre, saute dans un taxi en descendant de la gare Saint-Charles ! On est à la fin des années 60 ... Et Constantin ne rêve alors que de calme, de soleil, de sel sur la peau et de désirs partagés avec une joli girelle... mais rien ne se passe comme prévu ... la rouquine qui tombe des nues, le taximan qui joue les gros bras, les sbires d'une maffia sans visage qui tuent, enlèvent et détruisent tout, même l'amour. Alors c'est là, con de Manon, que tout à basculé. Le Grec amoureux lève une armée de fidèles pour sauver sa belle et en profite, discrètement pour anéantir la vermine qui ruine la ville. Putain, Marseille tu me tues...
Morceau choisi
***
Et pourtant, c'est bien un bateau qui s'avance sans bruit, sans bruit, en volant dans ses voiles noires. Non, ce n'est pas Sylvie. Une femme, oui, avec un chapeau noir, large, et une voilette qui descend bien en deçà des épaules, et qui cache entièrement son visage. J'ouvre les yeux en grand, je ne sais pas pourquoi mais j'ai tout à coup très peur. J'essaye encore, je suis optimiste.
-Sylvie ?
L'apparition va très vite, à une vitesse effrayante. Mon interrogation a accéléré le mouvement de la femme masquée. Elle est immédiatement sur moi. un genou dur, dur, s'appuie sur mon thorax, me coupant le souffle. J'aperçois un éclair d'argent qui vise ma gorge. Qui entre sous mon menton. Je sens ma peau céder, la lame s'enfoncer dans ma mâchoire. Je repousse la tête le plus que je peux en arrière, mais le coussin m'empêche d'aller très loin, et de toute façon l'arme suit mes mouvements. Le sang coule sur mon corps. Je grogne car je ne peux pas parler.
- Mmm.
Un voix sèche sort de sous le fin tissu noir.
- Tais-toi, ne bouge plus et écoute moi attentivement !
Comment pourrais-je parler, je ne peux émettre qu'un ...
- Mmm.
Une nouvelle pression sur le couteau me fait renoncer définitivement à m'exprimer.
- Ecoute bien, je ne me répéterais pas. Petit con, à toi je laisse une chance... Une seule, hein ! Parce qu'il faut que tu me parles. Réfléchis bien.
La voix est rauque, basse, mais avec des " déraillements " vers les aigus.
- Un Mercédès blanche. Un taxi ?
De quoi me cause-t-elle ? Le couteau se retire légèrement, me permettant d'émettre quelques sons.
- Mais heu ...qui êtes-vous? Que me voulez-vous ? Je ne vous ai rien fait !
La pression revient plus forte qu'avant. Je ne peux m'empêcher de grogner, là ça commence à me faire mal.
- Aie!
- Mauvaise réponse. Je repose la question. Cette fois, essayez de parfaire votre réponse.
Mon esprit tourne dans ma tête comme un rat dans sa cage.
- Taxi Mercédès blanc.
***
L'auteur
Né en 1949 dans le quartier du Racati, Gilles Del Pappas s'essaye d'abord à l'écriture en commençant par la science fiction avant de devancer l'appel de l'armée pour laquelle il photographe militaire en 1967. Poursuivant son goût photographique dans le civil, il touche également à de nombreux autres métiers (éducateur et cinéaste entre autre) et voyage beaucoup avant de revenir à l'écriture. En 1995, son premier roman " Le baiser du Congre " est unanimement salué par la critique. Nominé au Prix du polar en 1998 pour " La Girelle de la Belle de Mai ", il reçoit le grand prix littéraire de Provence en 2002 pour l'ensemble de son oeuvre (10 romans et de nombreuses nouvelles). Il sortira la même année " Mémoire d'un goûte sauce ", un livre consacré à la cuisine, une autre de ses passions.