Le Transbordeur de Marseille
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Un Roi à Marseille

Gilles Ascaride
Editions Via Valeriano - Léo Scheer


Le bon plaisir

"Je suis en république, et pour roi j’ai moi même". C’est par cette citation de Victor Hugo que débute l’extraordinaire roman de Gilles Ascaride "un Roi à Marseille" publié aux éditions Via Valeriano - Léo Scheer. Poussant à l’extrême cette affirmation, Gérard est effectivement Roi. Gérard Ier, Roi à Marseille. Dilettante par goût, chômeur par contrecoup, il a sublimé sa fainéantise chronique en l’élevant au rang d’obligation morale. Un Roi ne travaille pas et cela ne saurait être discuté. Tout à sa chimère, il s’est forgé une histoire dynastique, presque une légende, dont les Archives Royales et le devoir de mémoire entretiennent l’emprise sur son quotidien. Toutes les têtes couronnées du monde lui sont plus ou moins apparentées. Une sacro-sainte étiquette, mi-carcan, mi-carapace orchestre sa vie tout en le protégeant d’un monde extérieur qu’il méprise et ne cherche pas comprendre. A 35 ans, Gérard Ier promène sur et dans sa ville un oeil oisif et souverain. Il y vit en dehors du temps. La villa Fifi, une maisonnette surannée sise traverse de Kahel sur 400 mètres carrés de jardin, est le Palais où il reçoit ses Courtisans et sa Favorite, donne ses fêtes officielles et étire son royal ennui.
Las! Si la Royauté a ses privilèges, en particulier celui de pouvoir porter sur les choses et les êtres un regard détaché et supérieur, elle a aussi ses contraintes. En République, on n’est pas Roi impunément et le fardeau d’un destin royal est parfois bien lourd à porter. En conflit avec la marche de son siècle et face à ses propres contradictions, Gérard Ier devra sans doute trouver le courage nécessaire à l’accomplissement de son devoir de Roi.
Roman flamboyant et superbe, "un Roi à Marseille" brosse en touches précises et avec une qualité d’écriture remarquable une fresque sociale humoristique et décalée. Il formule aussi un brillant plaidoyer en faveur du droit à la différence et à la rêverie. Dans un monde que les brisures de l’enfance lui font rejeter, Gérard, personnage délicieusement schizophrène, "omphalos" d’un monde douillet et protecteur dont il édicte toutes les règles de vie, nous renvoie l’image d’un homme fidèle à ses choix jusqu’aux frontières de la folie, lorsque la liberté de rêver devient elle-même prison. A travers ce Roi dérisoire mais indubitablement attachant, se pose inévitablement en filigrane la question de la place du rêve dans nos propres choix de vies, de leur poids dans nos décisions. Mais on peut également y déceler une profonde réflexion sur la condition de chômeur et la rupture inévitable avec la réalité du quotidien que cette condition engendre. A n’en pas douter, "Un Roi à Marseille" est tout ensemble un roman humoristique salutaire et un ouvrage intelligent qui porte sur le monde un regard scrutateur empreint de philosophie.
Un morceau de plaisir

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Quittant la poste, Le Roi s’est laissé descendre à pas comptés vers la Corniche (personne à Marseille ne dit jamais Corniche du Président-John-Kennedy). Là, il a considéré la mer. Il n’aime pas la mer. Il n’est pas un roi corsaire. De chez lui, il la sent, mais il ne la voit pas. Voilà pourquoi il vient parfois la regarder. Un peu comme pour s’assurer qu’elle est toujours là, à aller et venir en toute inutilité. Il est possible qu’elle fasse songer à des rivages d’exil. L’exil, n’est-ce pas ... Il la contemple, et puis il l’oublie.
Finalement, il dit à voix presque haute "Rentrons à la maison". Il éprouve quelque difficulté à dire "le Palais". Quelque chose qui ne colle pas. Une enflure superflue. Peut-être quelque résistance résiduelle du commun. Pas facile à apprendre, le métier de roi.
Du même train de sénateur, il s’en retourne chez lui, au Vallon de la Baudille, là où se dresse sa demeure. Traverse de Kahel.
Le lierre mange les deux hauts piliers de calcaire qui flanquent le portail. Si l’on soulevait ce lierre on pourrait lire, buriné au faîte de chacun des pylônes : "Villa Fifi".
Le Roi pousse le Portail de tôle vert qui grince un peu, comme il se doit, et trouve dans sa boîte aux lettres un mot qui dit "Le Roi est mort ? Ou, Vive Le Roi ! A bientôt ? Martine." Fichtre ! Une lettre de la Favorite. Apportée en courrier spécial. Ce n’est pas banal. Il est vrai qu’elle a sans doute tenté moultes fois de le joindre au téléphone. Fatalement, la ligne finira par être rétablie bientôt, c’en sera alors déjà fini des lettres et billets. C’en sera alors déjà fini d’une correspondance qui eut pu se développer dans l’intérêt du Royaume. Mais Le Roi n’ignore pas qu’à une épistolaire relation, Martine préférera toujours quelque chose de plus charnel. Une Favorite est une Favorite.
Le Roi gravit les escaliers de ciment qui mènent à la terrasse de la maison. Le jardin, en ses plans successifs, couvre une surface de quatre cents mètres carrés, paraît-il. Cette mesure, il la connaît depuis toujours. Du haut de la terrasse, son père, Le Roi Lucien Ier, sentençait souvent : "Quatre cents mètres carrés de jardin, on dira ce qu’on voudra, ça compte !". Ca compte, oui. Mais Le Roi quitte rarement le chemin des escaliers de ciment. Il n’est pas un roi terrien. Il a mis le billet de Martine dans sa poche ; plus tard il le classera dans les Archives Royales. Encore une fois, il passera la journée chez lui.

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L'auteur
Né à Marseille en 1947, Gilles Ascaride, un doctorat en Sociologie en poche, intègre en tant qu’ingénieur de recherche le département de Sociologie de l'Université de Provence. Chercheur associé au Laboratoire méditerranéen de sociologie (LAMES) depuis de nombreuses années, ses remarquables travaux ont essentiellement pour terrain la ville de Marseille (réparation navale, immigration, prisons, politiques sociales, logement...) et font l'objet de plus d'une quinzaine d'articles dans diverses revues significatives. Il participe en 1990 à L'islam en France , un ouvrage collectif sous la direction de Bruno Etienne, et dirige en 1991 l'ouvrage collectif Couches populaires et pratiques sociales. Plus récemment, Tristes tropiques de la Creuse, co-écrit avec Philippe Vitale et Corinne Spagnoli, rassemble leurs nécessaires travaux de recherche sur les Réunionnais de la Creuse, ses enfants des îles "transférés" en métropole sous la pression de l’état français entre 1963 et 1982. Acteur, voyageur et écrivain, Gilles Ascaride a également publié de nombreux ouvrages à titre personnel : romans (Les Cheyennes, 13 passage Gachimpega (collectif), Retrouver Petofi, Un Roi à Marseille, Je n'écrirai pas de roman, Jacques X roi d’Amérique), récit (Sur tes ruines j'irai dansant), essai (La ville précaire (avec S. Condro)), pièces de théâtre (Phylactère s’en va-t-en guerre, On était une flopée, Rigolo circus, Samson D. Farigoule) et nouvelles (Aspirine, Amours modernes), écrit des chroniques, un journal de voyage et des textes de chansons. Sans jamais se réclamer d'un quelconque régionalisme, ses écrits teintés d'humour s'enracinent souvent dans sa ville, Marseille. Fondateur avec Henri-Frédéric Blanc et André Not de "l’overlittérature", une tentative humoristique de renouveau littéraire sous forme de pamphlets sociologiques traitant de la ville en général, et, en tant qu'exemple, de Marseille en particulier, on lui doit également Attention centre-ville récemment publié par L'Ecailler du suD.

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