Le Transbordeur de Marseille Le site de l'Association des Marseillais du Monde
PROTIS, GYPTIS & LE PONT TRANSBORDEUR grande saga historique en quatre actes
(ou plus si affinité)
un palimpsieste crapuleux de
Philippe Carrese
1
Protis, Gyptis et la problématique du pont.
L'action se passe il y a exactement 2601 ans, au mois d'avril.
Tu vas me dire: "pourquoi il y a 2601 ans?". Je te répondrai: "parce qu'on a fêté les 2600 ans l'année passée". Pas convaincu, tu vas rajouter: "et pourquoi au mois d'avril?". Parce qu'en avril, elle est froide. Agacé, tu vas encore venir m'interrompre: "et pourquoi Protis et Gyptis, encore?" Parce que Protis et Gyptis, c'est très symbolique. Pour une fois qu'à Marseille, on a un élément historique symbolique à peu près moral, on s'en sert. Donc je m'en sers. Encore. Donc Protis et Gyptis…
Protis, piètre navigateur malgré la réputation dithyrambique qui le précède, vient de s'échouer lamentablement au pied du Sofitel Lacydon (sorte de hutte luxueuse élevée à l'entrée de la calanque pour accueillir les grands voyageurs de l'antiquité). Sous les quolibets de son équipage (dont la désormais célèbre expression: "achète un âne!"), le fier marin grec décide d'aller faire deux oursins sur les rochers du Fort Saint Nicolas en attendant que ses cousins serviles remettent son Riva à flot (oui, je sais… un Riva. Ces grecs alors! Tout pour la frime). Les jambes de son "502 stonewashed" remontées jusqu'aux genoux, Protis tente vainement d'attraper une favouille récalcitrante depuis un bon quart d'heure lorsque, tel un chien de chasse cacochyme à l'arrêt bavant devant un perdreau myope et enrhumé, il bloque.
Gyptis!
Elle est là! Pile en face! Sur l'autre rive du Lacydon, Gyptis et ses copines se baladent bras dessus bras dessous, sur leurs semelles compensées, à chanter en choeur et très fort les douces mélopées de Patrick Fiori (un barde Ségobrige assez connu à l'époque). Protis s'exclame: "Cheudeucon!" (là, je traduis parce qu'en grec antique, l'expression n'est pas très parlante). Il la veut. La belle indigène est pour lui… Sa destinée… L'amour de sa vie… Les cousins de Protis font preuve de bonne volonté et tentent de jouer l'introduction de "Je l'aime à mourir" de Francis Cabrel (autre barde célèbre) avec leurs bouzoukis (ils sont grecs). Rien n'y fait. De l'autre côté, Gyptis ne calcule pas une seconde le beau grec, trop affairée avec un de ses faux-ongles américains qui se fait la malle, trop occupée à pas se ramasser la gueule sur la promenade du fort Saint Jean avec ses lentilles qui lui font les yeux verts mais qui lui brouillent la vue.
Comment la rejoindre? Protis tente, au péril de sa vie, de rentrer un mollet entier dans l'eau mais elle est trop froide. De toutes façons, arrivé au milieu, il aurait l'air trop buse à appeler "au secours" (détail croustillant de l'histoire, Protis nageait comme un vier marin). Trop fainéant pour tenter le tour du Vieux-Port à pied, Protis s'est mis à rêver d'un ingénieux dispositif qui l'aurait transbordé d'une rive à l'autre de la calanque, tel un tapis volant magique, une installation aérienne et moderne pour aller draguer les gamines du cru les pieds au sec, les cheveux au vent, et éventuellement faire passer sa Béhème bleue métallisée par la même occasion, parce que c'est plus pratique pour emballer les cagoles en voiture de luxe qu'à pied.
Le concept du Pont Transbordeur était né. Il faudra 2501 ans à Protis pour le mettre au point.
2
Protis, Gyptis et la construction du pont.
- Alors?
- Alors rien!
Protis tire la tronche, planté comme un stassi au pied du fort Saint Nicolas. Gyptis est toujours en face, stoïque, à l'attendre. Elle commence elle aussi à avoir les boules. Son brushing a pris un coup de blues et les effluves du parfum capiteux (une nouvelle fragrance: "Sègue d'Esques" d'Entressen, un parfumeur local) dont elle s'est enduite n'arrivent pas jusqu'aux narines de son amoureux transi. Lassées, ses copines sont parties faire les vitrines dans la rue St Fé. Les cousins du beau grec se sont éparpillés dans les rues du centre ville à la recherche de cordes neuves pour leurs bouzoukis (pour une fois qu'ils arrivaient à jouer "jeux interdits"… mais bon!!). Le hors-bord de Protis est toujours enragué sur la rive gauche du Lacydon, et ce putain de transbordeur n'arrive toujours pas à rejoindre la rive droite.
Le seul pilier de soutènement monté à grand coups de clef de 12 par un lointain parent de Protis (serrer des boulons de 11 avec une clef de 12, pas facile) ressemble à quelque chose entre la tour de Pise et un Mikado géant. Une ébauche du tablier du pont surplombe la passe de trois bons mètres, il en manque encore quatre-vingt quatre pour espérer atteindre le fort Saint Jean. Le designer consultant des Ségobriges à réussi à dissuader les grecs de construire le haut de l'édifice en coquillages collés, ils se sont rabattus sur une structure en acier suédois laminé à froid au carbone en barres de 3 mètres AFNOR XC 18 tol.h10. Et avec les récents mouvements sociaux des dockers C.G.T. du port de Göteborg, les délais de livraisons habituellement d'une semaine sont de quatre-vingt dix jours/fin de siècle.
En attendant la livraison, les grecs, toujours pragmatiques ont inventé le sémaphore, la catapulte, le code morse, les injures sexistes, le bac Riviera à moteur, les concours de ricochets de galets, le télégraphe sans fil, le ferry-boat, le pigeon voyageur, le lancer de nain avec bouée, le sous-marin nucléaire, le téléphone portable à gaz, le Rubik's cube flottant aux couleurs du club de football local, le dirigeable au butane, la prestidigitation facile en dix leçons, le kayak, le téléphone portable diesel, l'accélérateur de particules à l'ail, les défilés de mode en apnée, le radeau en bronze ( … pas une réussite, ce radeau en bronze) mais Protis est un obstiné: aucun de ces ingénieux moyens ne lui permettent de rejoindre sa belle au volant de sa Béhème et la dernière fois qu'il a essayé de faire le tour du Vieux Port en bagnole, il s'est fourvoyé et s'est fadé trois fois le tunnel Prado Carénage dans les deux sens. Et au plus le temps passe, moins il a envie de crapahuter à pied le long du quai des Belges, surtout avec ses tongues "Fila" démodées. Les Ségobriges de l'OM café vont encore se foutre de sa gueule. Donc… un Pont Transbordeur! Ça devient vital.
La nuit tombe, la dernière vedette du Frioul rentre dare-dare avant l'heure du fly (boisson locale à base de plantes). Une fois de plus, la belle Gyptis fait quelques signes gentils avec ses mains, de loin, avant de s'éclipser. Gyptis se promet d'apprendre le langage des sourds et muets. Mais plus tard… après… une fois que ce pont sera enfin construit.
3
Protis, Gyptis et les finitions du pont.
Protis a fini par apprendre le langage des signes. Depuis que la belle Gyptis, plantée de longue sur l'autre rive du Lacydon, lui faisait miroiter des moments de rêves avec ses petits gestes équivoques et ses mimiques suggestives, il s'est décidé. Maintenant il sait.
Cette drôle de pirouette avec le pouce de la main gauche et le majeur de la main droite, ça veut dire: "oh coulaud! c'est vrai, tout ce qu'on raconte sur les grecs?". La sarabande avec les deux mains tournées vers le sol, les doigts bougeant dans tous les sens, ça veut dire: "oh tronche de poulpe, tu t'es vu avec ta jupette de tarlouze" (il est vrai que la tenue de ville des grecs, à l'époque, pouvait prêter à confusion). Et les deux pouces tournés l'un vers l'autre pendant que les annulaires se font des noeuds (et dieu sait que ce geste est difficile à faire avec des faux-ongles américains mal collés), ça veut dire: "si tu continues à me gonfler, je vais chercher mon frère et il te casse la bouche!".
Protis s'est entraîné à lui répondre pendant une semaine entière, devant son miroir, dans sa chambre du Sofitel Lacydon. Les deux index croisés, en bas puis vers le haut, les deux pouces serrés et l'auriculaire de la main gauche à quatre-vingt dix degrés vers la gauche… La signification est très claire: "'ta race, Gyptis! Va te faire endomatser par les phoques de l'île Maïre et viens plus me les briser". Une fois revenu au pied de son édifice branlant qui ressemblait toujours plus à un vieux yucca desséché en pot qu'à un pont transbordeur, Protis s'est posté face à la belle Gyptis elle-même entourée de ses copines qui revenaient de faire les soldes chez Zenana, rue de la Mode. Le fier marin grec a respiré un grand coup et a effectué sa pantomime d'un seul souffle. Les deux index croisés, en haut puis vers le bas, les deux pouces serrés et l'auriculaire de la main droite à quatre-vingt dix degrés vers le bas… Raté. Gyptis a poussé un petit cri, puis s'est évanouie. Ses copines ont psalmodié en choeur: "moooooonnnnn dieuuuuuuuu! mais vé-là, elle… vé-là mademoiselle qui fait sa charmante devant ce gros cake…".
La signification du geste de Protis était très différente de celle souhaitée: "mademoiselle, vous êtes la plus belle des princesses, la femme de ma vie". Aussitôt, le père de Gyptis, le vieux Nann, chef des Ségobriges, a laissé tomber sa partie de golf en cours. Il a rameuté toute la tribu des Furianis, spécialisée dans les travaux d'échafaudage: les ferrailleurs, les chaudronniers, les soudeurs à l'arc, les pêcheurs à la sarbacane, les équarrisseurs à la roquette et les vendeurs de brousses du Rove (pour le moral des troupes et le petit creux de onze heures). Devant les grecs stupéfaits, les Ségobriges ont monté un pont transbordeur en quarante huit heures chrono, un vrai pont aux normes ISO 9002, un qui marche, avec sa passerelle qui fait le vire-vire d'un côté à l'autre du vieux port, avec son restaurant gastronomique, avec tout le confort moderne, l'eau courante, la télé par satellite, les pneus jante large pour amortir l'arrivée de la nacelle et un abonnement au vélodrome pour tout achat de deux actions sur le second marché (le second marché de la Plaine, celui du jeudi bien sûr…). Le vieux Nann était trop content de pouvoir enfin se débarrasser de son incapable de fille, cette gourde prétentieuse qui le ruinait en cosmétiques et en soin esthétiques pour un résultat absolument atterrant.
Les cousins de Protis ont massacré "la marche nuptiale" de Mendelsohnn avec leurs bouzoukis désaccordés (les cordes neuves, ça tient pas l'accord). Protis a enfin traversé la passe du Vieux-Port. Le beau grec a enfin pu constater par lui-même que la belle Gyptis avait effectivement une haleine à rendre Augias neurasthénique (Augias, celui des écuries). Mais c'était trop tard.
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Gyptis, Protis et la symbolique du pont.
Vingt-six siècles et des broutilles ont passé. Deux millénaires et demi, et même un peu plus. Gyptis a fini par séduire Protis. Elle a minaudé, il a fait sa roulade. Elle lui a demandé de conduire sa bagnole, il a bien voulu mais pas sur la Gineste. Elle lui a payé un coup à boire à la Marronaise sur le compte de son père, le vieux Nann, chef de la tribu, il a accepté. Elle lui a offert une bouteille au London's, il a trébuché. Elle l'a fait entrer au Cercle des Nageurs, Protis a succombé.
Le pont transbordeur originel s'est rapidement écroulé. Du moins, le premier, celui édifié par la tribu des Furianis. D'autres tentatives ont vu le jour. Des ponts en bois (joli mais inflammable), en paille (joli mais balayé au premier mistral), en briques (pas très joli), en peau de chèvres du Rove (joli mais artisanal), en farine animale compressée (joli mais nauséabond), en arêtes de rascasses (joli mais fragile), en ballon de foot dégonflés et cousus à l'ancienne dans une fabrique de Valenciennes (joli mais trop prémonitoire).
Kevinos, un des neveux de Protis, las de s'acharner en vain à jouer sans couac la deuxième partie de "Jeux Interdits" sur son bouzouki, s'est lancé à creuser un tunnel, ricanant grassement sur les velléités des anciens à vouloir passer par dessus le Vieux Port. Il passerait dessous. Il est passé dessous. Abusé par une carte IGN de contrebande, le vaillant Kevinos est toujours à l'oeuvre. Il serait actuellement entre Mostaganem et Sidi-Bel-Abbès et envisagerait de remonter à la surface un peu avant les faubourgs de Konakry.
Au début du vingtième siècle après Marie-Madeleine et sa grotte, Marie-Jacobée et sa barque, Marthe et sa tarasque, Lazare et sa crypte, d'autres tribus d'ingénieurs ont installé un autre pont transbordeur entre les deux rives du Lacydon, un machin en ferraille, comme une tour Eiffel de chez Ikéa assemblée sans la notice de montage. On le sait, on a les photos. Celui-ci a marché. Un temps. D'autres tribus l'ont détruit. Et depuis le problème du passage se pose.
Protis et Gyptis se demandent toujours comment passer de l'autre côté, comment aller plus loin. La problématique de la traversée du Lacydon n'est plus d'actualité. On en serait plutôt à se poser des questions sur le passage vers le millénaire suivant. Les neveux de Protis travaillent tous sur des projets plus ou moins ambitieux. Les descendants des Ségobriges s'imaginent une cité, un territoire, un avenir.
Bon… C'est vrai, les cousins grecs jouent toujours du bouzouki comme des casseroles, friment toujours dans leurs bagnoles qui brillent, se torchent à l'heure du fly en maudissant l'équipe de foot locale et ses dirigeants successifs, se vantent de conquêtes féminines improbables et font l'impasse sur leurs revers quotidiens. L'humanité entière fait ça. Les nièces de Gyptis continuent à se repeindre la frimousse au rouleau, à se dandiner perchées sur des pilotis, à roucouler faux les inepties chantonnées par des cagoles à la mode, à glousser comme des oies à la sortie des soldes chez Tati. L'humanité entière, je te dis…
Derrière tout ça, il y a notre énergie de Marseillais. Notre imagination. Notre générosité.
Et on craint dégun, ni pour fabriquer des ponts transbordeurs, ni pour le reste. Comme Protis débarquant sur son hors-bord (même s'il se largue sur la mauvaise rive du port un jour de beau temps) et Gyptis défiant les usages de sa tribu pour assumer son avenir (même si, maladroite, elle se vautre avec sa coupe pleine à trois pas de son fiancé et qu'elle le met minable)… Voilà. Nous, on craint dégun!
Philippe Carrese.
Copyright Autre temps, 2001.
Reproduite ici avec l'aimable autorisation de l'auteur