Le Transbordeur de Marseille
Le site de l'Association des Marseillais du Monde
LES MARIS PERDUS
(FAUTE DE FRAPPE)


- Docteur Rossetti! Ça alors! Qu'est-ce que vous faites là?
Je fais le con. Mais je vais pas lui dire. Je me demande bien ce que je vais pouvoir inventer, d'ailleurs. Qu'est-ce qu'il branle là, Henri Desfournaux? Il insiste:
- Je pensais que votre cabinet était ou... était ouv...vert le lundi après...près-midi!
Bien sûr qu'il est ouvert le lundi après-midi, mon cabinet. Puisque c'est le jour habituel de ton rendez-vous mensuel chez moi, banane. Le docteur Yves Rossetti reçoit sur rendez-vous le lundi après-midi comme tous les après-midi sauf qu'aujourd'hui on est lundi et qu'il est bien fermé, mon cabinet. Piégé, le bon docteur Rossetti! Je suis idiot d'avoir suggéré un endroit aussi fréquenté pour un rendez-vous aussi délicat. Un jardin public, un jour de semaine... Imbécile. Un endroit calme à priori, tu parles! J'aurais pu croiser un million d'inconnus, je tombe sur ce boucan d'Henri Desfournaux.
- Je vous po... pose la question parce que je dois pa... pa...sser chez vous la semaine proch... proch... aine.
La semaine prochaine et tous les mois jusqu'à la fin de ta vie, mon pauvre Desfournaux. La semaine prochaine, à la même heure, mon cabinet sera ouvert rien que pour toi, Desfournaux. La semaine prochaine, à la même heure, tout sera fini. Je serai plus là, planté comme un gland à me peler le jonc à l'endroit le plus venté de la ville (un gland qui se pèle le jonc? mon pauvre Rossetti!!!). La semaine prochaine à la même heure, mon problème sera réglé. J'espère! Mais pour l'instant... Pour l'instant, je dois afficher la gueule penaude d'un fils de dentiste pris la main dans un sac de Carambar.
Je pourrais m'inventer un virus désobligeant, le méchant virus qui contraint tous les spécialistes de Marseille à fermer leurs cabinets les lundis après-midi... Il n'y croira jamais. Il y a très peu de virus baladeurs chez les orthophonistes. Je pourrais lui raconter les affres et le découragement passager d'un spécialiste consciencieux s'acharnant sur l'élocution difficile d'un patient adepte de l'aïoli. Desfournaux risque de le prendre pour lui et de se vexer. Avant chacune de ses séances de rééducation, Henri Desfournaux s'enfile consciencieusement le plat du jour du petit resto à l'angle du centre médical. Le plat du jour, tous les lundis, c'est "hareng-pois-chiches-oignon-cru". Henri Desfournaux, mon infection du lundi!
- C'est drôle, docteur Rossetti! Avec vos lunettes noires, j'ai failli pas... pas vous reconnaître.
Ça aurait été super si tu m'avais pas reconnu, Desfournaux. Mon déguisement d'anonyme absolu ne doit pas être au point. Pour traiter les dyslexies je suis pas mauvais. Pour le camouflage en milieu urbain, j'ai encore des progrès à faire. L'infection du lundi insiste:
- On vous dirait un es... un es... spion, docteur!
Un espion, c'est ça! Ce crétin va tout faire foirer. Je vais tenter le registre "éducateur ferme et sévère":
- Monsieur Desfournaux, je vous ai dit cent fois de respirer profondément avant d'expectorer une phrase contenant des sifflantes.
Cent fois, Desfournaux! Comme je me suis dit cent fois en venant à ce rendez-vous qu'un pardessus et des lunettes fumées étaient le plus discret des déguisements dans une ville où même les hommes d'affaires les plus cotés se baladent en jean et en bras de chemise. Je suis consterné. Je suis surtout consternant.
- Monsieur Desfournaux? Je ressemble tant que ça à un espion?
- Parf...Parfaitement. On vous dirait un es...un es...spion tra... qué.
Traqué, c'est ça! Putain, casse-toi, Desfournaux. Va chez ta mère! Non. Il faut à tout prix que j'évite d'utiliser mon vocabulaire "quartier". Ça me décrédibilise quand je m'emporte. Je vais rester docte et pontifiant:
- C'est exactement ça, monsieur Desfournaux. Je suis traqué. Surveillé! Aussi, je vous demanderai une discrétion absolue.
- Ho si c'est ça, c'est sans... sans... ssss...!
- Faites gaffes aux phrases avec trop de sifflantes, Desfournaux. Je vous le dis tout le temps, bordel! Respirez à fond. Et ne parlez de notre rencontre à personne. Compris?
Mon patient a la tronche dépitée d'un fayot passé à deux doigts d'une colle pour incitation au chahut.
- Sssss... Sans soucis... Ssss... Sûr!
- Ça marche! J'ai dû l'impressionner avec ma grosse voix qui bégaye pas. J'en rajoute un brin:
- C'est une question de vie ou de mort, Desfournaux!
- Henri Desfournaux a un rictus effrayé. Il repart la queue entre les jambes (cette expression est stupide, heureusement pour lui, qu'il a sa queue entre ses jambes!). Un vieux réflexe remonte à la surface, je peux pas m'empêcher de lui crier:
- Desfournaux?
L'infection du lundi se retourne, tétanisé. Une goutte de sueur perle sur son crâne. Il se met à trembler comme un gibier pris au piège. Je relève mes Ray-Ban sur mon front et fronce les sourcils:
- Dans des situations pareilles, n'insistez pas. N'insistez jamais!
Il se met à bafouiller sans sortir une parole audible:
- J... Sss... Nsss
- Trouvez d'autres mots, bordel! Changez de vocabulaire, Desfournaux. Laissez tomber les : "si c'est ça, c'est sans soucis, c'est sûr". Essayez plutôt: "Pas de problème" ou l'équivalent.
Henri Desfournaux se décontracte et essaie d'afficher un sourire.
- D'ac... D'accord, docteur! Pas de p... Pas de pr... Pas de p...
- A lundi prochain, Desfournaux.
Je lui donne congé d'un signe définitif. L'infection du lundi s'éclipse, longeant le mur du palais du Pharo pour protéger son complément capillaire des rafales de mistral. Enfin seul! Hélas seul! Claude n'est toujours pas là. En retard, comme d'habitude...
Un quart d'heure que je glande en plein vent, sous le regard désespéré du naufragé inconnu. Il est vert. C'est pas la trouille de périr noyé, c'est l'usure des embruns sur le bronze. A force, la mer, le sel et le zef, ça flingue tout. Hommage aux disparus en mer! Comme image à l'entrée du Vieux Port, c'est rassurant. La statue monumentale représente une barcasse mal assemblée qui s'effrite au gré des vagues, occupée par deux types à poil en train de se néguer. S'ils avaient voulu saborder la réparation navale locale et le moral des pêcheurs au lamparo, ils n'auraient pas pu trouver mieux comme symbole. Aussi gai qu'un poème de Victor Hugo. Le marin perdu a le bras tendu en l'air et la lippe désespérée. On dirait un touriste allemand, l'été, réclamant une carafe d'eau à la terrasse d'une pizzeria après s'être largué sur la bouteille d'huile piquante.
Cette ville est désespérante. Superbe et désespérante.
Mais superbe! Là où je suis, je domine toute l'entrée sur le Lacydon. A mes pieds, trente mètres plus bas, une navette à moitié vide pour le château d'If traverse la passe entre les forts Saint Jean et Saint Nicolas. A deux battements d'ailes de mouette sur ma gauche, un ferry pour la Corse vient de quitter le chenal d'accès au port de la Joliette. Le poste de vigie sur la digue Sainte Marie affiche fièrement son nouveau crépi d'un jaune-marron hésitant entre "diarrhée de nourrisson nourri aux carottes" et "pot de moutarde périmé depuis dix ans oublié au fond de l'armoire". Impossible à louper, même les jours de brouillard.
Sous mes yeux s'étend la plus fascinante rade du monde. Un moulon* de cités éparses et surpeuplées sont disséminées entre les villages du nord de l'agglomération; autant de quartiers populaires qui déclinent autant de prénoms de saints glorieux ou inconnus: Saint André, Sainte Marthe, Saint Henri, Saint Antoine. Qui pouvait bien être cet Henri sanctifié par ses pairs. Peut-être un as de la pétanque... Et Antoine, le roi de la tchatche à l'heure du fly, va savoir. Plus loin Mourepiane, l'Estaque, toute la côte bleue de Niolon à l'infini. On distingue même les quatre cheminées de l'usine EDF à Port de Bouc; elles émergent au dessus des nappes brunâtres de pollution qui s'échappent de l'étang de Berre.
Derrière moi les îles du Frioul, la Méditerranée, l'Algérie à quelques brasses. Devant moi "la" ville. Un bouillon brouillon, agité et incontrôlable. Une alchimie imprévisible. Les pannes encombrées du Vieux Port se bousculent le long du quai de Rive Neuve. Les fiolis** digèrent leurs cafés dans les salons flottants de la nautique, leurs héritiers*** exposent leurs cagoles de luxe aux terrasses des bars, à proximité immédiates de leurs Béhèmes**** garées en vrac. Assez discrets, aujourd'hui, les jeunes branleurs de la rue Paradis! Trop de vent. Le vent, ça défait vite les brushing et les attitudes négligemment suffisantes de ces estrasses avachies comme à la parade dans les fauteuils en rotin.
Pile en face de moi, la Canebière part de traviole et se perd dans un enchevêtrement de toits en tuiles, de lignes électriques et de paraboles rivées aux cheminées rouillées. Des toits. Une mosaïque de toits. Sous chacun de ces toits, un million d'histoires, un million de destins, un million d'inconnus qui se connaissent tous. A Marseille, tout le monde connaît tout le monde. Hélas! Impossible de rester incognito plus de dix minutes. Desfournaux était le premier, je te parie un repas chez Fonfon que j'en croise au moins trois autres dans la demi-heure qui vient. Si seulement Claude déboule avant une demi-heure. Et si Claude avait loupé le coche, mal noté le lieux de cette rencontre délicate. Si Claude m'attendait sur la berge d'en face de l'autre coté du port. Quelques badauds y déambulent, le long de la digue du fort Saint Jean. Deux pêcheurs patientent au soleil et à l'abri du vent, un couple de retraité se promène au pied des remparts, Claude... Non, Claude n'est pas de l'autre coté du plan d'eau. C'est limpide, un rendez-vous au Pharo, sous la statue verdouille des disparus en mer, il n'y a aucune ambiguïté.
J'oublie les santons d'en face pour admirer la ville. En fond de décor, comme une barrière infranchissable, les collines. Ces putains de collines dites "de Marcel Pagnol" dont tous les dépliants touristiques nous ont rebattu les oreilles pendant des décennies de galéjades mal vécues. C'est peut-être pour ça qu'il râle, le marin désespéré statufié derrière moi. Océano Nox tend son bras de bronze en hurlant: "Ho, Marcel! C'est terminé, il a fait faillite, le bar de la marine. Maintenant, ils vont tous se mettre d'équerre à l'OM café". Depuis la butte du Pharo, on voit bien l'OM café. Depuis la butte du Pharo, on voit bien le Garlaban aussi, pile dans l'alignement de l'OM café. Changement d'époque, changement de clichés.
Sortant de la brume là-bas, après le Garlaban, ça doit être la Sainte Baume! Drôle de prénom, Baume, pour une sainte. Si j'avais une fille, jamais je l'appellerais "Baume". Les quatre filles de Beethoven s'appelaient "Baume". Non, je déconne... Je suis sûr que c'est la Sainte Baume, cette couronne de calcaire qui se fond dans le lointain, surmontée du relais de transmission en forme de balle de golf. Comme je suis sûr que c'est un des trois dominos de Belsunce, le pavé de béton qui me cache l'église des Réformés, juste dans l'axe. Encore une verrue. A Marseille, tous les points de vue sont somptueux mais où que tu te tournes, tu as partout des verrues qui viennent te gâcher le plaisir. Aucune perspective n'est respectée. Des immeubles édifiés n'importe où, à n'importe quelle hauteur et crépis des couleurs les plus craignos parsèment la pagaille architecturale.
L'office du tourisme a pensé à bétonner deux longues vues à péage pour observer les verrues de plus près. Bonne idée. Quitte à jouer les espions, je vais me la jouer jusqu'au bout. Un espion, ça espionne et ça établit des listes. Je vais lister les verrues, ça m'occupera en attendant Claude... Putain, Claude, dépêche-toi. Je vais finir par être repéré.
La plaque en fer blanc rivée sur le socle à bascule annonce que pour cinq ou dix francs, tu peux découvrir le paysage exceptionnel à l'aide de ce télescope panoramique super puissant. Et que si tu te fais tchouquer ta monnaie par le mécanisme, tu peux toujours réclamer à une boite postale du nord de la France qui te rendra tes sous promis-juré. L'oculaire a été usé par des kyrielles de mateurs paniqués essayant de régler l'engin à leur vue avant la fin du temps d'observation. Je glisse cinq francs dans la fente et m'arrache une partie du doigt dans le mécanisme de bascule de la longue-vue. Expérience douloureuse. Je me penche, posture inconfortable. Les pieds sur le marchepied, je suis trop haut. Les pieds par terre, je suis trop loin. Tordu comme un cyprès dans la tempête, j'opte pour "trop loin". Je colle mon oeil sur la molette en cuivre, flou. Je tourne la molette en cuivre, net.
Qu'est-ce qu'il fout là, ce japonais? Le pays du soleil levant en direct, elles portent drôlement loin, ces longues-vues. Petit panoramique, ils sont nombreux, mes japonais. C'est le péril jaune qui débarque. Ils ont tous leur appareil photo autour du cou, ils ont tous un sourire béat en travers de la gueule. Sauf le guide. Avec de grands gestes des bras, le guide montre le fort Saint Nicolas, la mer, les bateaux, le palais du Pharo et par la même occasion moi calé derrière ma longue-vue. Il est harassé, le guide. Il vient de se cogner les trois millions de marches qui montent jusqu'en haut de la tour carrée du fort Saint Jean (trois millions, ou quatre, je sais plus très bien. Et après ça, on dit que le marseillais exagère. Je suis déjà monté en haut de la tour du Roi René qui domine le Vieux Port, je te jure qu'il y a au moins trois millions de marches à grimper). Le guide exsangue traîne derrière lui un car entier de japonais piaillants et pressés.
Étonnante, cette longue-vue! Je distingue presque les cernes sous les yeux du guide. Mouvement de troupe chez les nippons, leur petit timonier vient de designer la Vierge de la Garde d'un geste grandiloquent. Ils braquent tous leurs appareils photo sur la basilique. Sauf un. Le touriste aux yeux bridés par la réverbération prend une dernière photo dans ma direction avant d'imiter ses coreligionnaires. Pas de parano, docteur Rossetti! Le japonais voulait juste un cliché du palais du Pharo. Le nippon se tourne vers la colline de la Garde. Moi aussi. Le télescope pivote sur son axe. Panoramique. Filé. Hop-là, j'arrive pile dessus.
La Bonne Mère me toise depuis son promontoire escarpé. Elle a le regard creux. Son mouflet n'a pas l'air beaucoup plus inspiré. Ça fait plus d'un siècle qu'elle s'y colle. Elle finira bien par avoir une crampe et le lâcher, ce cher ange bouclé doré à la feuille. J'imagine bien le bambin plaqué or partant en vol plané et dégringolant au milieu du stade Tellène, pendant un match entre les poussins de la Savine et les minots d'Endoume. Non, ça n'arrivera jamais, l'instinct maternel est trop fort. La Vierge de la Garde résistera coûte que coûte, son chérubin à bout de bras, même s'il prend quelques kilos avec l'age, même s'il agite en l'air ses petits bras potelés pour faire "coucou" aux bateaux, même si le vent d'est se lève.
Notre Dame de la Garde, colossale kitscherie... Une icône dorée dans un ciel bleu pur, belle image. Panoramique vertical. Dans l'axe, juste en dessous de la Vierge, un plombier. Un vrai plombier en tenue de plombier, avec du matos de plombier plein les bras. La Bonne Mère me regardait droit dans les yeux, le plombier affairé sur le toit du Sofitel non. Il aurait peut-être préféré. Le gus est trop affairé à pas se ramasser la gueule du haut de ce bloc de béton et de verre pour touristes friqués. Pas facile de réparer les systèmes d'aération sur les toits un jour de mistral. C'est pas un peu bizarre, un type qui répare une climatisation en plein vent et en plein hiver? Bizarre peut-être, acrobatique sûrement. Je ne l'entends pas mais à sa tronche défaite, j'imagine bien toutes les grossièretés qu'il vient d'éructer en quelques secondes.
Un étage en dessous du plombier cascadeur, un serveur du restaurant de l'hôtel fume sa clope d'après le service, accoudé à la rambarde de la terrasse en forme de vigie, face à la rade. Le bonheur tranquille. Nos regards se croisent par télescope interposé. Enfin... Mon regard croise le sien. Arrête ta parano, Rossetti! Lui ne doit pas me voir. Le serveur souffle une bouffée de fumée, laisse tomber son mégot sur le balcon d'une chambre à dix millions la nuit dix mètres plus bas et disparaît derrière une baie vitrée. Il ne m'a pas calculé. Un goéland passe, j'essaie de le suivre. Impossible. Télescope panoramique, soit, mais mal huilé. Ça grince, je perd la bestiole qui se gausse et disparaît. Le gabian moqueur traverse le Vieux Port et va se poser sur la tour du roi René. Je ralenti mon mouvement d'optique et atterris sur un autre édifice proéminent, plus loin: le dernier des moulins de la place du même nom. Les vieux quartiers auraient une certaine gueule mais un enchevêtrement de barres HLM saccage la vision d'ensemble. C'est peut-être aussi pour ça qu'il a pas l'air heureux, le marin perplexe au dessus de moi. Océano Nox brandit son bras vert-de-gris en hurlant: "vé-moi ça qu'ils m'ont mis devant le clocher des Accoules, ces pébrons! Trois z'achélèmes avec en plus celui de la vierge dorée pile derrière pour faire de la couleur! Et là, toutes les barres du Racati qu'on se croirait à Varsovie, en fond de décor pour mettre en valeur la subtile coupole de la Vieille Charité! C'est un désastre".
Il a raison, Océano Nox. C'est minable. La cathédrale de la Major, baklava monumental, ressemble à un code barre pour myope. Les sinistres bâtiments des docks ont été abattus sans qu'on sache vraiment ce qu'on va y mettre à la place. L'esplanade du J4 est occupée par une fête foraine miteuse et l'esplanade du J3 est occupée par les gravats du J4. Les légionnaires ont relooké les terrasses du bas-fort Saint Nicolas en salle d'attente d'aérodrome et la Comex se la joue James Bond contre le gang des kayaks. 26 siècles de pagaille architecturale. Les descendants de l'Asiatique mineur Protis***** ont prospéré dans un joyeux bordel. Brillants commerçants, comme pépé Protis. Négociants futés mais piètres urbanistes. Tiens, j'ai trouvé un exercice intéressant pour Henri Desfournaux lundi prochain: "pépé Protis était un piètre plâtrier". J'enchaînerai avec les "négociants négationiste néguant les insouciants sionistes", ça lui occupera bien une séance entière de rééducation.
- Fa alors! Monfieur Roffetti! Falut! Qu'est-fe que vous faites ifi?
C'est un cauchemar. Je devais passer inaperçu, les deux premiers pékins que je croise sont des clients à moi. Stanislas Stanowsky fait son jogging ici maintenant? Qu'est-ce qu'il fout dans les jardins du Pharo? Il habite à la Pointe Rouge, Stanowsky. C'est un complot? Merde! C'est peut-être un complot.
- Fa va pas? Vous v'avez l'air contrarié, Roffetti! Des foufis?
- Tout va bien, Stanislas. J'avais besoin d'un moment de calme, seul.
- - Feul? Pas fafile de refter feul ifi. Dévolé, docteur! Ve peut pas refter feul avec vous, ve fuis preffé. Bon courave, falut!
Stanislas Stanowsky repart en sautillant, dévale la pelouse et disparaît vers la buvette. Stanislas est mon client le plus facile. Je me borne à lui faire répéter son nom et son prénom à longueur de séances. L'exercice est suffisant. Quelques fois, je lui laisse ânonner le prénom de sa femme "Suzie" et celui de son père "Venceslas". Exit Stanislas. Je vise à nouveau dans le télescope mais c'est le grand noir. Terminé, l'exercice d'amateur mateur. Cinq francs pour cinq minutes d'espionnage, c'est un peu cher. Je récupère une dernière pièce au fond de ma poche et la glisse dans la fente, en faisant gaffe à mes doigts. L'absence de Claude commence à m'inquiéter. Je vais aller scruter sur le quai d'en face, on sait jamais...
Miracle optique. Tous ces santons déambulant de l'autre coté de la passe semble être là, à portée de main. Les deux retraités se sont assis au bord de l'eau, chacun regarde dans une direction opposée. Avec des pôles d'intérêts aussi différents, il y a peu de chances qu'ils se disputent. Une vieillesse idéale, pour peu qu'ils soient sourds... Un des deux pécheurs a perdu patience. Il profite de l'installation tumultueuse d'un joueur de djembé pour se casser en râlant. Bredouille et en colère. Trois caravanes de gitans sont garées en retrait sous les arbres rachitiques qui ont poussé au bord du parking, sur la digue. Les femmes étendent de la lessive qui ondule dans le vent, les hommes discutent assis sur des pliants colorés, les gamins se précipitent vers le joueur de djembé. C'est toujours plus rigolo un type qui cogne de longue sur un tambour, même mal, plutôt qu'un vieux réac qui n'attrape pas une seule girelle, en bougonnant de longue. Séance de longue vue au son du tam-tam, en direct de la brousse. Sans doute du Rove****** (Cheudecon*******, ça commence à faire un moulon de "*". Pour les explications des "*", va voir au bout de l'histoire et arrête de m'interrompre sans arrêt). Le son du tambour ricoche sur l'enceinte du fort Saint Jean et arrive jusqu'ici, réverbéré. Il doit être débutant, le joueur de djembé du Rove. Il a la rythmique laborieuse et le tempo approximatif. Panoramique à droite. Filé. Tiens, qu'est-ce qu'elle fait là, la dame aux chiens de la rue Thiers. Habituellement, son territoire de promenade s'arrête plutôt à la place des Danaïdes, en haut de la Canebière. On dirait Ben-Hur mais à l'envers. Dans Ben-Hur, l'attelage était devant et Charlton Heston dans son char, tiré derrière. Là, c'est elle qui est devant, tirant de toutes ses forces un attelage disparate de clébards réunissant à eux sept tous les pedigrees disponibles sur le marché du chien d'occasion. Elle aimerait bien avancer plus vite mais une vive résistance se fait sentir dans l'équipage. C'est peut-être ça, la différence de concepts entre le cinéma anglo-saxon et le cinéma français, une histoire d'attelage qu'on n'installe pas dans le bon sens. On est encore loin de Ben-Hur.
Mouvement sur la gauche, une Renault 21 flambant neuve, vitres fumées et jantes larges en alu, vient de se garer un peu à l'écart des gitans, entre les bagnoles déjà stationnées le long de la digue. Belle caisse, un frimeur très couleur locale. Le type doit sûrement avoir une moquette pectorale conséquente, quelques gourmettes dorées, une chaîne avec le portrait de sa mère, une chaîne avec le portrait de Saint Christophe (mais c'est pas pour ça qu'il est homosexuel, t'avise jamais de lui faire la remarque), des chevalières à tous les doigts et la nuque longue. A cause des vitres fumées, j'y vois que dalle à l'intérieur mais je suis sûr de mon coup. C'est un cake********.
Mouvement sur la droite, le pêcheur stoïque vient de péter un boulon et engueule l'apprenti joueur de djembé qui commence à les briser à tout le monde. Il aura pas sévit longtemps, le tam-tam de brousse du Rove. Le percussionniste remballe ses peaux et va se poser ailleurs. Les retraités se sont éclipsés sans se parler, sans se regarder. La meute de japonais est redescendue du toit de la tour du Roi René pour venir photographier le fort Saint Jean vu d'en bas et les pointus qui sortent du port à hauteur d'homme. Effectivement, deux petits bateaux de pêche marseillais sortent à ce moment, collés. Illusion d'optique, les focales longues des télescopes écrasent toutes les perspectives.
Agitation sur la droite, la course de char vient de débuter. Une chienne en chaleur a dû s'égarer à proximité et les sept clébards se sont précipités, entraînant la dame aux chiens dans une course désordonnée. Elle a beau hurler, l'attelage ne l'entend pas de cette oreille. Adieu, la dame aux chiens. Tout le bordel cynophile s'éloigne vers le J4 sous les quolibets amusés des gitans. La dame aux chiens disparaît. Une autre femme apparaît, dans la profondeur.
Marseille, c'est un million d'inconnus qui se connaissent tous. Elle, je la connais. Qu'est-ce qu'elle fout là, Joséphine? C'est Joséphine, pas de doute! Le cake sort de sa bagnole. Il a exactement la tronche que j'imaginais, la tenue vestimentaire que j'imaginais, le paillasson pectoral et les breloques que j'imaginais. J'avais simplement pas imaginé les talonnettes aux chaussures. L'homme est petit. Mais actif. Il vient de prendre Joséphine dans ses bras et lui roule une pelle royale, un grand modèle, digne de la quinzaine du jardinage chez Monsieur Bricolage.
Ils frétillent, tous les deux. Le cake sur talonnettes entraîne Joséphine vers sa voiture et s'affale sur la banquette arrière. Et allez! Soupe de langue. C'est toujours émouvant, de voir un couple d'amoureux en pleine action. Elle doit être drôlement amoureuse, Joséphine. Dommage, la voiture a les vitres fumées, on n'y voit pas grand chose. On n'y voit même plus rien. Ma longue vue s'est bloquée, le temps limite est dépassé. Zut! Et j'ai plus de monnaie. Je vais quand même pas aller faire la manche pour continuer mon peep-show pirate, ça marquerait mal. C'est pourtant pas l'envie qui m'en manque. Joséphine! Ça alors, j'aurais jamais imaginé!
- Je vais les tuer.
Ha? Ça, c'est pas un patient à moi. Aucun défaut de prononciation, la voix ne butte sur aucune syllabe. Je me tourne lentement, toujours sur mes gardes. La nouvelle venue a l'air déterminée.
- Je vais les tuer. Tous les deux.
Elle est pas très grande, habillée simplement, sans artifice, un physique banal. Une brunette boulotte, un pot de yaourt marseillais comme on en croise à longueur de rue Saint Ferréol le samedi après-midi. Elle a les boules, c'est clair. Je m'écarte du télescope:
- Si vous voulez regarder, je vous laisse la place. De toutes façons, j'ai plus de monnaie
- Pas la peine. Je sais très bien ce qui se passe en ce moment, dans la voiture.
Effectivement. Il faudrait être naïf pour pas comprendre ce qui se passe en ce moment dans la bagnole. Même d'ici, à deux cents mètres à vol d'oiseau et avec un bras de mer entre nous, on voit les amortisseurs qui ondulent en cadence. Elle s'éclate, Joséphine. Lui aussi doit se régaler. La brune boulotte ne se régale pas. Pas du tout. Elle était venue pour lorgner le flagrant délit, je lui ai gâché les détails. Pas important pour les détails. Elle fulmine:
- Robert, je vais te tuer!
Donc, le cake à talonnettes s'appelle Robert. Ça ne m'étonne pas plus que ça. Je devrais calmer le jeu. Vu l'état de stress de la copine à Robert, la situation risque de déraper très vite. Je tente:
- Vous le connaissez bien, ce Robert?
- C'est mon mari, monsieur. Ce salopard est mon mari. Et je vais le tuer.
- Vous êtes sûre?
Elle a l'air sûre. Elle ne répond rien. J'essaie le registre "dédramatisons, c'est pas tragique"
- Bon, d'accord, c'est pas très sympa pour vous. Mais c'est pas tragique.
- Pas tragique? Je lui ai tout donné. J'ai tout sacrifié pour cette ordure. Toute ma vie, tout l'argent de ma pauvre mère. Vous vous rendez compte, il baise dans ma voiture!
- Vous avez qu'à la lui revendre, votre bagnole... En plus, ça vous fera une rentrée d'argent. Non?
A son faciès défait, la réponse est non. Elle n'arrive pas à relativiser. Elle est tendue comme l'arc de Stallone dans Rambo 2, quand il fait du ball-trap avec les hélicoptères russes.
- Les hommes sont des salauds.
- Baaa, allez! Les femmes, des fois, c'est pas terrible non plus. Regardez, ce palais derrière nous: Napoléon III l'a fait construire exprès pour sa femme et elle n'y a jamais mis les pieds. C'était pas sympa pour Napoléon III mais c'est pas pour ça qu'il serait allé tuer sa femme.
La femme à Robert ne réagit toujours pas, le regard bloqué vers l'autre coté de la passe. Elle tremble:
- Joséphine, cette salope!
Je rectifie:
- Ah non, Joséphine, c'était la femme du premier Napoléon. Nous, à Marseille, on a eu droit au troisième Napoléon. Et le nom de sa femme, c'était Eugènie, pas Joséphine.
La femme à Robert se branle éperdument d'Eugènie. Elle a bloqué sur Joséphine, celle d'en face.
- Je vais les tuer, monsieur.
Paroles, paroles... Comment elle va faire pour les flinguer? J'en connais qui essaient de tuer les ânes à coup de figues. Pour les maris volages, je connais pas trop les fruits à utiliser. Peut-être les châtaignes? La brune boulotte me montre son sac à main, grand ouvert.
- Je vais les tuer avec ça.
Impressionnant! Comment peut-on faire rentrer un flingue aussi gros dans un sac à main aussi petit.
- Je vais leur exploser la gueule.
Il me manquait que ça. J'essaie de pas me faire remarquer et me voila affublé d'un pot de yaourt marseillais en pleine dépression affichant la même puissance de feu qu'un destroyer de la flotte américaine. Si elle sort son flingue ici pour faire du ball-trap, les flics vont débarquer aussitôt. Pour peu que Claude déboule à ce moment et que quelques connaissances à moi passent là "par hasard", les rumeurs vont circuler à une vitesse folle, comme toutes les rumeurs dans cette putain de ville. Je suis fait. Réputation foutue, crise générale et tout le bronx qui va avec... Quoi que!
- Calmez-vous, madame Robert!...
Je suis stupide. Elle doit pas s'appeler madame Robert. Je persiste:
- Allez vous expliquer avec eux. Mettez lui deux gifles, ou quatre si ça vous défoule. Revendez-lui la bagnole si elle lui plaît tant que ça. Une bagnole avec des jantes alu, c'est normal que ça lui plaise beaucoup, à Robert...
- Je vais les tuer, monsieur.
Je croise son regard. Il est aussi vide que celui de la statue creuse de la Vierge de la Garde, aussi désespéré que celui d'Océano Nox, derrière nous. Et elle est aussi verte que le marin perdu. Là, c'est pas le vert-de-gris sur le bronze, c'est la haine.
- Vous voulez vraiment les tuer tous les deux?
- Où est le problème?
J'aurais dû l'empêcher de repartir, tenter de la calmer. J'aurais dû lui expliquer la nature humaine, les hommes, les femmes, l'appel de la chair (formule élégante et littéraire pour dire l'envie de baiser), tout ça. Je suis orthophoniste, pas psychologue spécialisé dans le pot de yaourt marseillais déprimé. J'aurais pu la prendre dans mes bras et la serrer très fort, mais ça n'aurait rien donné. Je suis orthophoniste, pas chiropracteur. J'aurais pu lui virer deux tartes, enlever les cartouches de son Ruger et les jeter très loin dans la mer. Elle y serait allée à la hache ou à coup de canif. Devant autant de détermination, il n'y a pas grand chose à faire. Elle n'a pas jeté un coup d'oeil dans le télescope, pas un regard vers le palais de la princesse Eugènie ni vers la Bonne Mère ni vers le paysage somptueux, pas un moment de doute. Elle a tourné les talons. Résolue.
J'ai rien fait. Je l'ai regardée s'éloigner à grandes enjambées sur la pelouse du jardin du Pharo, son sac à main chargé à bout de bras. Elle a disparu derrière les toboggans. J'ai imaginé un court instant que Robert et Joséphine auraient pu détaler le temps qu'elle arrive sur la digue d'en face. En se la jouant conducteur de Rallye chevronné, il faut bien cinq minutes pour faire tout le tour du Vieux Port et débouler à l'entrée du J4. Pas de chance pour lui, Robert n'était pas un éjaculateur précoce. La Renault à jante alu a brinquebalé sur ses amortisseurs jusqu'à ce que la petite Austin rouge se gare violemment contre son pare choc, cinq minutes plus tard exactement, au moment même où je retrouvais une pièce dans la doublure de mon pardessus. Tout en glissant mes cinq sous dans la machine à mater, je me suis tourné vers Océano Nox. Lui aussi regardait en direction du couple illégitime, le bras toujours levé, avec l'air de hurler: "Déconne pas, Robert! Tu vas t'en prendre plein la gueule!". Océano Nox avait raison. Robert s'en est pris plein la gueule.
J'ai entendu d'ici la collision et le vacarme des deux pare-chocs tordus qui tombaient sur le gravier du parking. J'ai suivi tout le reste au téléobjectif, comme si j'y étais. Robert s'est extrait en catastrophe de sa voiture de cake. Même avec ses talonnettes, il était plus petit que sa femme. Il a levé une main en l'air comme pour la saluer dans un geste démesurément trop ample et bredouillé quelques mots. Sa femme a sorti le 357 de son sac et tiré sans frémir. Robert s'est effondré sur sa carrosserie, la poitrine en charpie, le bras toujours tendu vers le ciel. Il a encore bafouillé trois phrases, elle lui a tiré à bout portant dans la tête. J'aurais jamais osé employer un procédé aussi radical pour arrêter des bégaiements incontrôlables. Elle doit pas être orthophoniste, la femme à Robert. Des méthodes pareilles, c'est pas trop dans notre code de déontologie.
Non. Elle doit définitivement pas être orthophoniste. Joséphine n'avait aucun défaut de prononciation mais la femme à Robert lui a quand même tiré trois balles dans le caisson sans la laisser sortir de la voiture.
Les mouvements de foules ont été très rapides. Les gitans ont remballé leurs pliants, leur linge encore humide et leurs gamins éparpillés en un temps record. Les japonais ont contourné le fort Saint Jean par les berges des anciens bâtiments des douanes, dirigés de main de maître par un guide épuisé mais soucieux de ne pas ternir un peu plus la réputation de notre belle cité phocéenne. Le joueur de djembé a repris la direction du Rove, pour retrouver ses chèvres, bien décidé à s'essayer à la cornemuse plutôt qu'aux instruments à percussion. Le carnage en cours ne l'a pas effleuré. La dame aux chiens était déjà trop loin et trop affairée avec ses bestioles, et la fête foraine sur le J4 fermée pour cause de vent violent et de manque de client. Le pêcheur à la ligne est parti; point, à la ligne.
J'ai pas essayé de suivre les mouvements de foules avec le télescope; je me suis focalisé sur mon pot de yaourt. La femme à Robert a longuement regardé ce qui restait de son mari étalé en carpette sanguinolente à ses pieds. Puis elle s'est penchée dans l'habitacle en faisant une grimace dégoûtée. La brune boulotte a haussé les épaules et a utilisé sa dernière balle pour mettre un terme à tous ses problèmes existentiels d'épouse bafouée, ses histoires indémerdables de bagnole à jantes larges, ses rancunes pour l'argent de sa pauvre mère éparpillé à des futilités, sa vie gâchée.
La fin de la détonation s'est perdue dans le ronronnement sourd du moteur d'un chalutier qui rentrait au port. Le silence est revenu, la rumeur de la ville a repris le dessus. J'ai ôté mes lunettes de soleil, soulagé. J'ai enlevé ce pardessus ridicule qui me faisait ressembler à l'inspecteur Gadget et j'ai abandonné tout ce déguisement grotesque au pied de mon marin perdu. Sur la berge d'en face, les gitans se sont regroupés dans un nuage gras de gas-oil. Les camping-car ont pris le chemin du départ, discrets, l'air de rien. Un attroupement de curieux et de badauds s'est rapidement formé autour de la Renault 21 customisée et des trois cadavres.
J'ai levé la tête vers Océano Nox. Toujours cet air désespéré, toujours le bras en l'air, toujours le regard creux dirigé vers la rive d'en face, vers l'attroupement et les premières bagnoles à gyrophares qui déboulaient sur la digue Saint Jean. Le marin vert de gris m'a d'abord fait penser à un usager de la RTM essayant d'arrêter un taxi bondé un jour de grève des bus. Puis j'ai réalisé que le faciès désespéré et le bras tendu du sinistré des mers en furie étaient l'exact reflet du pitoyable Robert, sinistré par sa femme en furie. Une voix connue est venue briser ce moment de méditation.

- Docteur Yves Rossetti? Tu es cinglé! Remets tes lunettes noires, tout le monde va te reconnaître.
- Je m'en fous, Claude.
- Mais enfin, Yves! Ça fait plus de huit mois qu'on a un mal fou à cacher notre liaison, dans ce microcosme où tout le monde se connaît et tu t'affiches là, avec moi...
- Ça n'a plus aucune importance, Claude.
- Mais si ta femme l'apprend?
- Elle pourra plus apprendre grand chose, ma femme.
- Elle sait déjà tout sur nous! C'est ça? Tu lui as tout dit?
- Même pas.
Un sourire radieux illumine le visage de Claude qui se met à trépigner:
- Alors ça y est, tu as pris ta décision? Tu la quittes? C'était pour m'annoncer ça que tu voulais me voir aussi vite?
- Au départ, c'était pour ça. Mais entre-temps, le problème s'est réglé tout seul.
- Tout seul?
- Quasiment.
Je prend Claude par le cou et serre son corps contre le mien. Une vague de bonheur m'envahit, étrange sensation après avoir assisté à un carnage comme celui qui s'est déroulé sous mes yeux, sur la digue d'en face. Claude et moi traversons le jardin d'enfants comme deux minots. Je me tourne pour regarder une dernière fois le palais du Pharo.
- Quelle salope, quand même!
- Qui donc?
- Joséphine!
- Pas Joséphine,... Eugènie. On en a discuté cent fois, Yves. Joséphine, c'était la femme du premier Napoléon.
- Je sais bien. Mais là, je te parle de ma femme... Joséphine... Quelle salope!

Quelques précisions du terroir:
* un moulon : un wagon, ou beaucoup de... en français correct (ha, le français correct!)
** fiolis : nouveaux riches
*** héritiers : nouveaux nouveaux riches
**** Béhème : accessoire incontournable, la BMW dernier modèle et metallisée bleue est au fioli qui a réussi ce que la dinde aux marrons est à un repas de réveillon épatant. Epatant!
***** Protis venait d'Asie mineure. Comment tu appellerais un type qui vient d'Asie mineure? Un Asiatique mineur. Et alors?
****** Cette histoire n'est compréhensible que par les vrais amateurs de fromage frais (du Rove).
************* Cheudecon! : expression tres locale remplaçant avantageusement "sacrebleu"
**************** Cake : frimeur local un peu épais, mal cuit, à la consistance grossière, avec des raisins trop secs et du rhum de contrebande.

merci, bonsoir!


Philippe Carrese.
Copyright Fleuve Noir.
Reproduite ici avec l'aimable autorisation de l'auteur

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