Funiculi, funicula !
Une caricature de bombe italienne, une somptueuse brune parée de formes à faire bander un couvent de moines contemplatifs, un défi à toutes les règles de bonne tenue en société… Cette fille est un appel au viol. Un heureux mélange de toutes les stars du cinéma latino, la fille naturelle de Monica Bellucci et d'Antonio Banderas, la petite fille cachée de Sophia Loren et Marcello Mastroïani. Une apparition divine! A tomber!
D'ailleurs, je me suis ramassé la gueule en entrant dans le compartiment, mon sac à dos empêtré dans les portières grinçantes de ce tortillard. Bon départ pour mon opération séduction. Ce canon de la fin du monde a pris le train avant moi, sans doute à Vintimille. Je l'ai découverte à ma monté désastreuse dans le wagon. Et elle est italienne, j'en suis sûr! Il n'y a que les italiennes pour dégager autant de sex-appeal, de douceur et de bestialité retenue. Après une heure d'attente sur le quai plombé de la gare de Breil, je comptais sur la clim' du compartiment pour me rafraîchir les idées. Raté. Je suis assis dans le même wagon que la créature de rêve, elle dégage trois mille degrés et bien évidement, c'est un train italien et la climatisation est en rade.
Hors de question que je loupe un coup pareil, je révise mes classiques: "O sole mio" pour le hors d'oeuvre, "Funiculi, Funicula" pour l'érection, "Una furtiva lacrima" en prévision de notre séparation douloureuse. Les chansonnettes napolitaines sont une mine d'or. Je vais profiter des tunnels pour attaquer. Parce que d'ici au col de Tende, on est servi. Cette ligne exotique me rappelle les dessins de Mordillo, une voie unique qui serpente tout au long de la vallée de la Roya, empruntant successivement des ponts vertigineux et des tunnels impossibles, franchissant des gorges aux à-pic dantesques. Un grand-huit gigantesque, mais pour de vrai! Avant d'arriver à Fontan, je serai assis en face d'elle. Trois tunnels plus tard, nous serons côte-à-côte. A Saint Dalmas, je saurai tout d'elle. Et si je suis le roi des dragueurs, elle descend avec moi à Tende, sans continuer son chemin vers Cunéo, vers son pays. Si la donzelle stoppe sa route à Saorge, notre romance risque de tourner court très vite. En plus, les tunnels hélicoïdaux, c'est un plan d'enfer pour draguer, ça épate les filles quand on leur explique qu'on va pénétrer dans le ventre de la nature sauvage. Ça les fait fantasmer, le trajet en colimaçon dans les entrailles de la terre. Enfin, en principe. Et sur cette ligne, y'en a un paquet, des tunnels hélicoïdaux. Et à la montée, c'est très long un tunnel hélicoïdal. Et très sombre.
Premier tunnel, premier black-out. C'est une chance, les loupiotes intérieures sont cannées, mortes, grillées. Le train entame sa montée vers les cimes. Je m'ébroue. Pas de chance, le premier tunnel n'est pas hélicoïdal. Il est très court. Très très court. Même pas le temps de répéter: "Signora, ti volio bene" ou une phrase con approchante, une lumière aveuglante emplit le wagon. Fin du tunnel, début des galères: deux clowns mal rasés entrent en force par la porte d'accès à l'autre wagon. Terrible, quand les contrôleurs italiens déboulent: un Laurel qui ressemblerait à Pee-Wee avant son incarcération pour pédophilie (c'est vrai, tiens, qu'est-ce qu'il devient, Pee-Wee?) et un Hardi qui ressemblerait plus à Ceucescu période faste qu'à Carlos période maigre (Est-ce que Carlos a déjà chanté Funiculi Funicula en faisant le con sur une plage de l'île Maurice?). Les deux emmasqués beuglent dans un italien sans doute parfait qu'ils aimeraient bien voir les billets, ce qui, vu leur fonction, reste logique. Miss Univers sort son billet avec une élégance hallucinante. Laurel en reste con. Cela dit, peut-être l'était-il déjà avant. Hardi se poste devant moi, me masquant l'horizon. Le gros me postillonne un amalgame de mots étrangers dans un ordre bizarre et recommence aussitôt dans un français étrange:
- Ma! Vous andare votré billeté où vous allez? Signore?
Une raison supplémentaire de me rendre ridicule aux yeux de la belle, j'extirpe un porte-documents fripé qui explose en mille morceaux à sa sortie du sac à dos. Le temps que je trouve mon billet dans le bordel, l'autre contrôleur, Laurel, en a profité pour engager la conversation. Il a l'avantage du dialecte. Un italien, en principe, ça maîtrise bien l'italien. Salopard, il en profite. Mon contrôleur à moi, l'obèse moustachu, plonge son nez et ses lunettes d'hypermétrope dans mon titre de transport. Il me le jette à la gueule, satisfait:
- Ma! Z'est très bien! Bene bene cosi! Alexandro?
Laurel se prénomme Alexandro et n'a pas du tout envie de suivre son homologue, accaparé par une idylle en devenir (sans déconner, c'est comme ça qu'ils parlent à la radio). Un tunnel. Noir total. La lumière du jour revient. Salopard! Alexandro a profité de l'obscurité pour s'asseoir à ma place. Je veux dire qu'il s'est vautré sur la banquette à coté de Miss Méditerranée 2000 et qu'il la branche. Putain, Alexandro, tu es en service, tu as pas du tout le droit de draguer! Rien à faire, il lui sourit. Je suis perdu, elle aussi. Il lui a balancé une vanne en Italien, elle rigole. Moi, même quand je profère des blagues en français personne ne grimace. Je vais me faire une raison. Un tunnel. Noir.
Alexandro, déconne pas, pas pendant les heures de service. Le jour se lève dans le wagon, le contrôleur a sa main sur la cuisse de sa proie et lui explique les chemins de fer italiens par le menu. Et va-z-y que je te fais des grands gestes, et va-z-y que je te branche avec les voyages internationaux. Si ça se trouve, Alexandro n'a jamais fait d'autre trajet que cette ligne interminable et chaotique qui franchit en zigzag la frontière Franco-Italienne entre la côte d'azur et les premières vallées du piémont. Une curiosité, on passe indifféremment dans les deux pays, à bord de trains italiens ou français qui empruntent la même voie ferrée. Avant, y'avait la douane. On attendait deux plombes dans la gare de Breil avant de se mélanger aux populations agricoles italiennes qui se rendaient au marché de Tende ou à la foire de Cunéo dans des wagons pour bestiaux. Encore avant, y'avait Mussollini, le bouffon mégalo qui a fait construire ces gares démesurées pour faire la nique aux français, de l'autre coté de la montagne. Avant, y'avait pas le train. Y'avait la route du sel vers Turin. Avant, y'avait que des embrouilles. Les pays frontaliers, c'est des nids à embrouille.
Alexandro fait de grands gestes en colimaçon. Je capte vaguement ses explications sur les tunnels hélicoïdaux. Haaaa! Les tunnels hélicoïdaux de la vallée de la Roya! Lui aussi connaît ce plan d'enfer pour emballer les gonzesses. Il commence avec ses gestes équivoques. Il lui explique tout, serré contre elle, la poussant contre la vitre crasseuse pour tâter un peu la marchandise, c'est toujours ça de pris. Il raconte très bien, que sur le trajet il y a trois tunnels hélicoïdaux, qu'on entre dans le rocher en tournant, et qu'on se retrouve au-dessus de là où on est rentré, deux cents mètres plus haut sans s'en apercevoir, et qu'on peut voir la voie sur laquelle on est passé, que c'est une voie unique et qu'on pourrait presque voir le train de devant juste au dessus, d'ailleurs ce qu'on voit là-haut, vous voyez, mademoiselle, cet ouvrage d'art, on va y passer dans trois minutes, et ce wagon vert-blanc-rouge qu'on voit, tiens, un wagon seul qui roule sans locomotive, là-haut, c'est le train qui nous précède, il est sur la même voie que nous mais… ha non, c'est pas le train qui nous précède, celui là roule dans l'autre sens, il descend.
Là, il s'arrête, un peu vert. La somptueuse ébahie, prête à succomber, lui demande en clignant des cils:
- Ha? On va y passer dans trois minutes?
Peut-être même moins. Si je connaissais l'italien, j'aurais pu avoir cette repartie amusante. Avoir de la répartie, c'est bon pour draguer. Mais, Alexandro est trop fort pour moi. Pouce. Temps mort. J'abandonne. Tu as gagné, Alexandro. La créature de rêve est à toi. Je me lève, fais un signe amical au contrôleur décomposé qui n'ose plus bouger, tétanisé. Je vais rejoindre la queue du wagon de queue. Peut-être que là, je serais moins écrabouillé que… zobi… Noir total. Nous venons de pénétrer dans le premier tunnel hélicoïdal. Je me surprends à entonner Funiculi Funicula, cette mélodie stupide.
Ça doit être nerveux. En principe, j'ai horreur des chansonnettes italiennes.
Philippe Carrese, Août 2001.
Copyright Horizon Noir.
Reproduite ici avec l'aimable autorisation de l'auteur
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