Putain, Françis !
Une nouvelle originale traitant du monde impitoyable de l'édition
La lune luisai dans le ciel ...
- Putain, Francis! C'est pas beau, comme phrase.
- Mais c'est pour mettre le lecteur dans l'ambiance. Il faut situer le climat.
- Climat ou pas, c'est pas beau, comme phrase. Et où tu la vois, ta lune qui luit dans le ciel?
- Mais c'est une histoire inventée, tronche de cake. Et regarde la route plutôt, ça sera plus prudent.
Il n'a pas tort, Francis. On n'a pas du passer loin du semi-remorque, au dernier virage. J'ai du m'agripper au volant pour pas racler le coté droit de ma vieille Volvo contre le rocher de la falaise. Francis ne s'est aperçu de rien. En tous les cas, il ne l'a pas montré. Concentré sur son écran à cristaux liquides, il tire la langue à chaque lettre tapée sur le clavier de son petit portable. Moi, ça me filerais la gerbe.
- Ho! Francis! Tu as pas la gerbe?
- Conduis et t'occupe pas du reste. Il faut que je suis fini demain soir.
- On dit "que j'ai fini".
- On dit comme on veut. Je revois mon éditeur à Nîmes, à l'heure de l'apéro demain, alors c'est sérieux.
- Moi, ça me filerais le vomi de me concentrer sur des machins à écrire alors que la route tourne tout le temps.
- Toi, tu es pas écrivain.
- Putain, Francis, tu t'es vu? Toi, comme écrivain... La lune luisai, je suis sûr que ça prend un t à la fin.
- Après, je ferais "orthographe" sur l'ordinateur. Conduis et me gonfle plus.
Le silence retombe dans la voiture. La petite départementale grimpe toujours aussi raide. La végétation rabougrie de ce coin perdu se dessine dans le faisceau de mes phares. Les branches sèches dressées vers un ciel d'un noir sans fond s'agitent sous les rafales d'un vent d'ouest cyclothymique. Pas une étoile.
- Ho, Francis! Avec ta lune qui luit, tu y mets pas quelques astres qui scintillent?
- Les étoiles dans le ciel, c'est pour les gonzesses. C'est la lune qui impressionne, pas les étoiles.
Des nuages lourds s'accumulent sur les contreforts des massifs qui nous entourent. Un éclair illumine toute la vallée, sur notre gauche. Je jette mécaniquement un oeil sur l'écran du portable à moitié rempli de lettres disparates et de signes cabalistiques ressemblant plus à des hiéroglyphes qu'à des points d'interrogation. La lune luisai... Avec le ciel couvert et l'orage qu'on risque de se prendre sur la gueule, sa lune, elle risque pas de luisait? de luirait? de luire?
- Oh Francis, toi qui est écrivain, comment on dit, pour la lune? Elle risque pas de luisait ou elle risque pas de luirait?
- Fais le mariolle, maintenant. Toi, dans ton disque dur de ta tronche de cake, tu as pas la fonction "orthographe"... Moi oui.
- Et quand tu auras fini les batteries de ton portable, tu feras comment?
- Je me brancherais sur l'allume-cigares. Arrête de me gaver, on n'en a pas pour la nuit quand même?
- En principe, non.
- C'est encore loin?
- Plus trop.
- Alors fous moi la paix. Je travaille. Laisse l'auteur créer.
A chaque virage, Francis replace l'ordinateur en équilibre sur ses genoux. Régulièrement, un petit signal sonore énervant, imitant la goutte d'eau qui percute le fond d'une cuve, indique une mauvaise manipulation sur le logiciel. Chaque fois, Francis peste. On arrive enfin sur le plateau des Causses, la route toujours aussi étroite devient moins sinueuse. Une grosse limousine apparaît au loin, tous phares éclairés. Je jette un regard un peu paniqué sur l'horloge du tableau de bord. Si on était en retard? Je freine et passe en codes. La grosse Mercedes ne nous calcule pas et nous croise tous feux allumés sans ralentir.
- Putain, Francis! Tu as vu la bagnole?
- Et alors?
- C'était pas Monsieur Lardier?
- Non, c'était une 280. Monsieur Lardier a une 300 turbo diesel.
Francis n'a pas levé les yeux de son écran. Ce garçon m'étonnera toujours.
- Comment tu le sais?
- Au bruit! Il faut prendre dans deux chemins, à droite.
Le jour où on croisera notre première soucoupe volante, Francis déclinera la cylindrée sans aucune hésitation. Ça doit être ça, avoir l'oreille musicale. Ça m'épate, moi qui ne suis pas foutu de faire le distinguo entre Vivaldi et Jean-Michel Jarre. J'engage la Volvo sur un chemin défoncé qui serpente entre les chênes rachitiques. Francis soupire bruyamment et éteint son portable.
- Ça secoue trop, sur cette route. Je continuerai mon roman après.
- C'est quel genre, ce que tu écris?
- C'est du polar!
J'éclate de rire. Ça lui plaît pas du tout, à mon collègue de travail. Vexé, le Francis.
- Et alors, tronche de cake.
- Et alors il faut un background pour écrire du polar. Il faut avoir lu Chandler, Chase et toute la clique. Il faut regarder autre chose à la télé que "La roue de la fortune"...
- C'est ma femme qui regarde la roue de la fortune. Moi je préfère "Fa,si,la, chanter".
- Mais c'est pas un univers noir, la télé. Il faut aller au cinéma, il faut lire... T'as pas dû lire même un seul Zola dans toute ta vie.
- Zola, je l'emmerde. J'ai une opportunité pour faire écrivain, je vais pas la rater.
- Qui c'est, cet éditeur?
- Un ami. Enfin, c'est pas vraiment un éditeur. C'est un type qui est l'ami de quelqu'un qui connaît bien un éditeur.
- Il est dans le métier lui aussi?
- Pas du tout, il lui loue sa villa dans le Luberon, l'été.
- Putain, Francis! Ne rêve pas. T'as pas du tout le bon parcours pour faire écrivain de polar.
- Mais j'ai une histoire d'enfer.
- Ton histoire de lune qui luisai sans t, et sans les étoiles pour les gonzesses? Reviens parmi nous, Francis. Laisse tomber la littérature. De toutes façons, on est arrivé.
Le sentier caillouteux s'arrête net. Deux mètres plus loin, le vide. Une vue imprenable sur toute la vallée. Un poste d'observation idéal. Je m'extirpe de derrière le volant alors que Francis est déjà penché sur la malle arrière. Il en sort ce putain de trépied pas pratique pour deux sous et me passe l'étui de la lunette pour que je monte l'installation. Ça va être joyeux, ce soir encore. Une nuit sans lune, c'est plutôt bien. Généralement, elle éclaire trop, la lune. Mais une nuit sans étoile, avec les premières gouttes de pluie qui tombent... Elle va être courte, notre expédition. On n'y voit que dalle. En contrebas, on distingue les rares lumières des quelques fermes encore habitées. Quelle drôle d'idée de venir se perdre dans ce désert. Un boulon vient s'échouer à mes pieds dans un tintement interminable.
- Putain Francis! Applique-toi. Si le trépied se casse la gueule sans arrêt, comment on fera pour les repères...
- On fera à l'ancienne. Comment tu faisais avec les anciennes visées? Je croyais que tu préférais le vieux matériel?
- Avec les anciennes visées, on y passait trois fois plus de temps et on se loupait une fois sur quatre. Mais au moins, c'était de l'artisanat. Maintenant, avec le laser...
Le laser. Un an que Francis me gonfle avec ses visées "laser". On a expérimenté l'installation le mois dernier, une catastrophe. On a tout loupé et on est rentré la queue entre les jambes. Cette fois, ça marche ou je reprends l'ancien matos, comme au bon vieux temps.
- Ho, Francis! Ton polar, c'est un machin historique comme Arsène Lupin ou c'est contemporain?
- Pas de nostalgie, mon collègue. Ça se passe aujourd'hui.
- Alors ça se passe en banlieue, chez les bougnoules?
- Comment t'as deviné?
- Ben parce que c'est la mode, Francis. Avec des gamins qui parlent en verlan et qui se mettent sur la gueule avec les milices du front national?
- Ah, non. Tiens, c'est pas con, j'y avais pas pensé...
Un faisceau de phare puissant parcours un chemin chaotique, cent mètres en contrebas.
- Ça, c'est une Mercedes 300 turbo.
La grosse berline passe un portail à télécommande et s'engage dans une allée vaguement aménagée qui mène à une grosse bâtisse jusque là dans l'obscurité complète. Le conducteur coupe son moteur, laisse ses feux allumés et grimpe rapidement les quelques marches en pierre de taille qui mènent vers la porte d'entrée en noyer de cette somptueuse maison de maître fraîchement restaurée.
- Y'en a qu'ont les moyens...
- Dans ton polar, les truands, ça sera des gros escrocs plein de blé avec des grosses bagnoles?
- Non, ça sera des chômeurs de longue durée, mais plein de blé avec des grosses bagnoles. C'est prêt?
Je pousse l'interrupteur pour mettre l'installation en branle. Dans la visée, une série de chiffres s'affichent à toute blinde, indiquant le sud, le nord, l'altitude, la température extérieure, la pression atmosphérique. Ils sont forts quand même.
- Un jour, ils en feront qui te donneront les cours de la bourse...
- Et la ligne directe du service après vente de chez Darty. Fais voir...
Francis ferme un oeil et s'installe. Il règle les dioptries à sa vue, maladroitement.
- Oh, Francis, avec tes gros doigts, je me demande bien comment tu fais pour pas taper trois lettres à la fois sur ton portable.
- Rigole, rigole... Tu verras quand je passerai chez Pivot.
- Les écrivains de polars, ils passent pas chez Pivot, banane. C'est pas de la vraie littérature, le polar.
- Tu es jaloux, tronche de cake. Tu verras quand je serai dans Play-Yad.
- Kézako, Play-Yad?
- Une édition de luxe où ils te mettent quand tu es célèbre. Tu as Play-Boy pour les gonzesses canons, Play-Station pour les as du jeu vidéo et Play-Yad pour les écrivains à succès.
- Tu es sûr, Francis?
- C'est le marchand de journaux qui me l'a dit.
Tout en se justifiant, Francis colle son oeil dans la visée. Je le sens fébrile, mon coéquipier.
- Alors? Tu y vois quelque chose?
Francis se concentre, ne dit plus rien et devient soudain très pale. Il respire profondément, se relève en me regardant d'un air inquiet et s'y remet. Cinq secondes. Il se dresse à nouveau et me dévisage, la bouche tremblante.
- Essaie, toi! J'y arrive pas, j'ai la gerbe.
- Putain, Francis! Je t'avais dit de pas écrire dans les virages. Tu es trop con. Comment on fait maintenant?
- T'as qu'a...
Francis n'a pas fini sa phrase. Il est parti en courant vomir dans les broussailles, défait, humilié. Et naturellement, je m'y suis collé, avec ce putain de matériel moderne que je ne maîtrise pas. D'abord, régler le viseur à ma vue. Dans la nuit, c'est d'un pratique. Heureusement que le gentleman farmer d'en dessous à allumé les lampadaires de son coin piscine. Pour affiner les mesures, c'est toujours ça.
Francis, à genoux derrière un massif de romarin, a failli s'étouffer, en retenant une toux dévastatrice. Même cent mètres plus bas, l'heureux propriétaire de la Mercedes 300 turbo l'a entendu. Monsieur Lardier s'est pointé au bout de sa terrasse, scrutant la falaise en haut de laquelle on était installé. Trop occupé à observer la paroi rocheuse, il n'a pas remarqué la petite loupiote rouge qui se baladait sur sa poitrine. Ma première balle est allée s'égarer dans la baie vitrée derrière lui, qui a littéralement explosée. Putain de viseur. Tu peux toujours avoir le laser, si ton fusil est pas dans l'axe, ça sert à que dalle. Putain, Francis! Pour l'étalonnage, chapeau... J'ai arraché tout cet attirail sophistiqué du canon alors que notre gentleman farmer partait à grand pas se réfugier dans son salon d'été exposé maintenant à tous les vents. J'ai visé directement, oubliant les nouvelles technologies, retrouvant les positions instinctives. Ma deuxième balle a cueilli le bonhomme au milieu du dos. Lardier est allé s'affaler sur sa moquette de vitre brisée, fracassant une très jolie table basse en bois rare et renversant une jarre de géraniums. En se retournant péniblement, il est tout de même arrivé à dégainer son 45 nickelé, pointant son pistolet devant lui, au hasard, impuissant. Lui aussi avait encore des réflexes. Ma troisième balle est entrée sous son menton puis s'est perdue sous un tabouret haut à trois pieds du coin bar, entraînant dans son sillage quelques morceaux de bidoche rougeoyante.
Le silence est revenu. Francis aussi. Blanc fromage. J'ai jeté tous le matériel dans le coffre, fusil, lunettes laser, trépied et cartouches, et on est reparti sur les chapeaux de roues alors que l'orage annoncé commençait à nous tomber sur la gueule. En remontant précipitamment dans la bagnole, chancelant, Francis a malencontreusement écrasé son ordinateur d'un coup de talon de Santiag'.
- Putain, Francis! Fais gaffe où tu mets les pieds.
Terminée, la brillante carrière d'écrivain de mon associé. Les composants électroniques éparpillés de son portable ont valdingué sous nos sièges tout au long de la route sinueuse. En redescendant dans la vallée, on a baissé les vitres pour aérer l'habitacle. L'orage a été violent mais bref. De la grêle, des trombes d'eau, des rafales incroyables, puis plus rien. Francis, livide, s'est penché à sa portière pour respirer un peu d'air frais. La lune luisait dans le ciel.
Philippe Carrese, Avril 1997.
Nouvelle écrite à l'occasion du festival de Clermont-l'Hérault.
Reproduite ici avec l'aimable autorisation de l'auteur
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