Le Transbordeur de Marseille
Le site de l'Association des Marseillais du Monde
Philippe Carrèse : Impressions.
Récit d'une rencontre improbable
et pourtant annoncée





- Allo...
La voix au bout du fil (enfin façon de parler, parce que le fil, sur un portable...) est chaleureuse avec un accent méridional marqué sans trop en faire.
- Bonjour. C'est Philippe Carrese à l'appareil. J'ai bien reçu votre message et c'est d'accord pour l'interview. Pas de problème. Ce sera avec plaisir.
- C'est vraiment très gentil de votre part. J'avais pensé... On pourrait... par exemple se retrouver dans un petit troquet pas trop loin de chez vous. Ca vous irait ?
- Venez plutôt à la maison. Ca sera plus simple. Vous avez l'adresse ?

Pour ceux qui ont suivi peu ou prou les chroniques judiciaires des années 70, elle sonne un tantinet comme un canular cette adresse. Pensez un peu, un auteur de romans noirs qui habite rue de la Clinique à Marseille, c'est pas banal. Manquerait plus que sa femme s'appelle Lucette … En longeant la grille bleu pale de l'ancien jardin zoologique aujourd'hui transformé en parc public, je me surprends à sourire à cette idée. Allez, zou ! On y est…. J'encape la petite traverse silencieuse qui dévale jusqu'à l'avenue des Chartreux, passe devant la clinique (et voilà pourquoi le nom de la rue. On est bête, parfois, à voir le mal partout !) et j'y suis. La maison large et trapue, au crépi couleur brique a quelque chose d'à la fois désuet et plein de charme. Ce n'est pas forcément incompatible et c'est de bonne augure. Dis-moi où tu as choisi d'habiter et je te dirais...
Je sonne.

La première impression, c'est souvent celle qui décide tout. L'homme qui vient m'ouvrir, en short et chemise à fleur, a le sourire large et la poignée de main franche. Avec ma veine légendaire, j'aurais pu tomber sur un pessuget. Celui-là, c'est tout le contraire. Un brave homme, apparemment... Ca rassure. Alors, j'entre.
- On va se mettre sur la terrasse si vous voulez bien (Ah, parce qu'il a une terrasse, l'artiste… mazette !). A moins que le soleil ne vous gène ?
Je balbutie que non - quelle idée ! - le soleil ne me gène pas. Il est 10 heures et même en juillet c'est parfaitement supportable. En trois pas, nous voilà effectivement sur une petite terrasse en ciment, avec sa rambarde de fer forgé à l'ancienne où se vrille une plante grimpante et ce que je vois derrière, en contrebas, me fais ouvrir des yeux de gobi. Ca existe, ça, à Marseille ? C'est … c'est purement miraculeux… Assis devant la vieille table de fer, on a tout simplement l'impression d'être à la campagne, au milieu des arbres ... en pleine ville. J'en ai plein les yeux. Je demande immédiatement comment il a dégotté cette merveille. Ce n'est pas que de la politesse. Je suis scotché. Bizarrement dans ces cas-là, on a besoin de savoir. Des fois qu'il aurait un truc et qu'on pourrait s'en servir… Lui, sans se faire prier, raconte. Tout heureux de me faire partager un bout de son petit paradis et aussi sa joie de l'avoir trouvé. Sans vanité, ni gloriole. Partager, simplement… C'est qu'il partage bien, Philippe Carrese. Quand il te parle de sa maison, tu as l'impression qu'elle est un peu à toi...

- Ca ne vous gène pas qu'on se tutoie. Parce que c'est plus facile pour moi…
Me gêner ? Je voudrais presque le serrer dans mes bras, tellement j'en suis heureux. Mais, au fait, pourquoi je pense ça ? Je le connais à peine, ce type... Mais oui, phil, bien sur ... enfin, si tu veux … tout de suite ! Je sors mon beau bloc tout neuf. Comme un bon écolier, j'ai préparé mon cartable la veille avec tout ce qu'il faut dedans pour que l'instant de cette rencontre soit parfait : le bloc note, le stylo, l'appareil pho…Oh, putain ! J'ai oublié l'appareil photo ! ... J'étais sur de l'avoir mis dans le sac ! Lui me regarde farfouiller en tout sens dans ma biasse et attend en souriant. Bon, allez daïsse, tant pis pour les photos. Faï tira, Marius, que sinon demain on y est encore... Je me sens complètement démuni devant un tel oubli, mais j'essaye que cela ne se voit pas trop en prenant un air inspiré, la mine en suspens, histoire de gommer l'amateurisme patent de la situation (Notez l'usage heureux de "mine" et de "gommer" dans ce contexte littéraire. On sent le reporter d'expérience, qui sait faire donner le mot qu'il faut. Et puis, l'impétrant est un auteur, alors je lui devais bien ça!). Ca fait son effet, on dirait. Il redevient sérieux.

Première question ... Oh putain, deux fois ! Ce coup ci, c'est le stylo qui me lâche... Moi qui étais si bien parti, il y a dix secondes, je voudrais être ailleurs, subitement. Rentrer sous terre. Lui sans se démonter, sans se moquer, presque paternel, me tend un feutre secourable en me souriant. Il a un regard un peu spécial, Philippe Carrese. Quand il te regarde, on dirait qu'il jauge ton humanité. Ca fait drôle. Ca rappelle ce film comique, quand le personnage principal a des lunettes qui déshabillent. Avec Phil, c'est un peu pareil ! En tout cas, ce qu'il a du voir a du lui plaire assez pour ne pas m'accabler. Je lis dans ces yeux : " allez, petit, sois pas couillon, c'est vraiment pas grave… ". Alors, je suis pas couillon et, de nouveau, tout va mieux.

Et on parle, on parle. On parle comme à Marseille, de longue. C'est plus une interview, c'est devenu une conversation. Ce n'est pas moi qui vais m'en plaindre!
Bien sur, je ne pose pas les bonnes questions. Je ne demande pas : "Quels sont tes projets? Pour quoi tel personnage est comme ci ou comme ça? Et ce titre, ça t'es venu comment?". Je ne lui parle pas de sa carrière de réalisateur, de ses talents de dessinateur ou de musicien. Rien de tout ça. Comme interviewer, je suis vraiment en dessous de tout...
Mais d'un autre coté, quel pied, justement, de parler d'autre chose que de ces questions convenues et de leurs réponses que j'imagine sans peine déjà chargées en mémoire, forgées par l'habitude de 100, 200 interviews identiques et prêtes à jaillir. Alors, même si j'y pense, je me tais. J'ai pas envie de nous imposer ça, voila la vérité. Par peur de casser la magie de la rencontre, au bout d'une demi-heure, j'occulte complètement ce pourquoi je suis venu.
On visite la maison, le jardin. A moi qui ne suis personne dans son univers, il montre sans gêne, sans gloriole non plus, ainsi qu'il le ferait sans doute avec un vieil ami, quelques-uns de ses trésors, comme son coin " musique " pour lequel on sent bien qu'il a une affection particulière. Au fil des mots, peu à peu, il se dévoile sans pourtant jamais s'exhiber. Il dit beaucoup. Beaucoup plus qu'on ne peut en écrire. J'en oublie bien sur de noter. Volontairement. Il y a trop de pudeur dans ce strip-tease là. Un effeuillage du coeur.
Tu te souviens, quand on était minot, comme les heures d'école n'en finissaient pas de finir. Deux heures de maths : interminables ! Deux heures de français : mais elle est naze, cette montre ! Et là, hop, (je te jure que ça a fait "hop"!), alors que je m'y attends le moins, je prends deux heures de bonheur dans le teston. Sans même les sentir passer. Et me voilà maintenant de nouveau dans la rue, en face de la clinique, la tête légère malgré le cagnard de juillet. Atterissage en douceur.

Il est comme ça, Philippe Carrese.
Il écrit des romans noirs, d'accord... C'est son second métier!
Mais donner du bonheur, ça doit être dans ses gènes.


Retour au sommaire du portrait

Retour sur le quai


© Le Transbordeur de Marseille
(Association des Marseillais du Monde)
- Tous droits réservés -


L'Officiel du Net
L'Officiel du Net

BonWeb 2005
BonWeb