Le Transbordeur de Marseille
Le site de l'Association des Marseillais du Monde
Entretien avec Philippe Carrese
Une interview catastrophique réalisée par Le Pilote
(il a du être surpris, le Phil)
en exclusivité pour les Marseillais du Monde.
"Heu, c'était pas ça les questions qu'il fallait poser ?
Oui, ben tant pis, ça change un peu..."


MdM : Comment es-tu venu à l'écriture ?
Avec le constat que Marseille était en évolution et qu'il fallait le dire. Un documentaire proposé par Christine Ockrent en 92 posait déjà un certain nombre de problèmes en devenir mais sans les développer et je trouvais ça dommage. La réhabilitation des barres de Frais-Vallon a été pour moi le véritable déclic. A l'époque, j'avais l'outil du documentaire à ma disposition, mais je sentais que je n'arriverais pas à faire passer l'information comme je le voulais par l'image. L'écriture était plus simple, plus directe. Alors c'est venu tout naturellement.

MdM : Quel but poursuis-tu à travers tes livres ?
Raconter la ville en posant les problèmes que je constate, même si je n'ai pas de solution à proposer. De toute façon, je crois que, de solution, il n'y en a pas. Je ne suis pas vraiment un écrivain en fait. D'ailleurs ce n'est pas mon vrai métier, puisque je suis avant tout réalisateur. Pour l'écriture, je me vois plutôt comme une espèce d'ethnologue qui recense des évènements et des tranches de vie.

MdM : Tu n'aimes pas l'étiquette "polar marseillais", je crois. Mais tu fais quand même du roman noir "Made in Marseille" ?
Je n'aime pas cette étiquette parce que c'est à la fois péjoratif et réducteur. C'est vrai que j'ai commencé par décrire des problèmes de société qui se passent à Marseille et dont le fond relève plus du polar que de la bibliothèque rose, mais je n'ai pas fait que ça. Et puis cette étiquette te colle à la peau et ça, ça me gène beaucoup. Quand j'ai sorti "Flocoon Paradise", toute la critique a été surprise "Ca ne se passe pas à Marseille, alors ?" "Non." "Et c'est pas vraiment du polar ?" "Non plus." … silence gêné … "Mais c'est bien quand même.". Enfin, tu vois le tableau… J'ai la chance d'avoir des éditeurs qui me font confiance et me laissent une totale liberté, puisque tout ce que j'écris est édité, que ce soit chez Fleuve Noir ou chez Florent Massot. Que mes livres soient étiquetés " polar marseillais " ou pas n'a pour eux aucune espèce d'importance … et pour mes lecteurs non plus parce que ce n'est pas pour une étiquette que les gens aiment mes livres. C'est très bien comme ça. Ca me laisse une totale liberté pour écrire sur les sujets qui m'intéressent.

MdM : Tu ne peux quand même pas nier qu'il y a eu et qu'il y a toujours un "courant marseillais" dans le style policier. Qui a été le premier ?
D'abord, ce courant existait bien avant les années 90, avec Yvan Audouard et Sébastien Japrisot par exemple pour ne citer que les plus connus. Le genre a juste été remis sous les feux des médias. Le renouveau est venu d'abord avec Michèle Courbou en 92 ("Les Chapacans"), puis moi en 94 ("Trois jours d'engatse") et Jean-Claude Izzo en 95 ("Total Khéops").

MdM : C'est quand même un sacré créneau marketing, non ?
Absolument pas … Pas pour moi et certainement pas pour les premiers d'entre nous. Ce n'est pas du tout comme ça que nous l'avons ressenti au départ. La conjonction prouve seulement qu'il y avait un besoin d'écriture à ce niveau et qu'on est plusieurs à l'avoir ressenti simultanément. Mais il n'y a pas eu d'effet de mode à proprement parler lorsque nous avons commencé. Ensuite, c'est autre chose… La médiatisation de Jean-Claude a fait beaucoup pour cette étiquette. Des auteurs ont surfé sur la vague, d'autres ont été découverts grâce à elle. Que parmi nous certains aient joué sur l'opportunité du créneau, finalement… c'est très humain. Et ceux là sont aussi de très bons copains. Je n'ai donc pas d'état d'âme à en dire gentiment un peu de mal (sourire).

MdM : C'est vrai que Jean-Claude Izzo a été un véritable phénomène. Comment te situes-tu par rapport à ça ?
Jean-Claude a bouclé "Total Khéops" depuis Saint-Malo. Il voulait au départ n'en faire qu'un seul. C'est son éditeur qui, devant la réussite du premier, l'a poussé à faire les deux autres. Alors il a écrit "Chourmo" et "Soléa" un peu à reculons et très honnêtement ça se sent. Loin de Marseille, il téléphonait à son fils pour se faire préciser certains détails. Il n'a pas vécu la réalité de la ville de l'intérieur, et il a un peu été obligé de fonctionner par clichés … remarque, cela m'arrive à moi aussi de temps en temps… (rires). En tout cas, c'est sans doute ce qui a plu au public dans son style, parce que les lecteurs trouvaient dans ses romans ce qu'ils espéraient, en fonction d'une certaine idée reçue sur Marseille. Mais Jean-Claude a décrit dans ses romans le Marseille des années 80. La ville a beaucoup changé depuis ces années-là. C'est un Marseille qui n'existe plus. Mon écriture est différente dans le sens où je brosse un tableau du Marseille actuel et où tout ce que je raconte est basé sur des faits réels qui se sont passés ici et nulle part ailleurs. J'ai la conviction profonde que mon témoignage est nécessaire sur ces faits là, Bien sur, je transforme, je recompose ce que je vois, mais de là à écrire sur commande, il y a un pas... Dans le "Bal des Cagoles", l'histoire des portes d'ascenseur démontées par exemple ne s'est pas passée à Kallisté évidemment. Mais l'anecdote est véridique, elle n'est pas inventée pour les besoins d'un scénario… d'ailleurs je n'écris pas de scénars … surtout pas !

MdM : Ce n'est pas un peu paradoxal pour un réalisateur ? Tu veux nous faire croire que tu n'as jamais pensé à mettre tes bouquins en image ?
Oui, peut-être, mais comme je le disais tout à l'heure, j'ai écrit ces bouquins parce que justement je pensais que je n'arriverais pas à faire passer mon message par l'image, alors revenir à l'image, c'est ça qui serait paradoxal. Mais c'est vrai qu'en y réfléchissant, c'est peut-être plus facile après avoir écrit. En fait, pour dire la vérité, il y a eu une tentative pour " Graine de Courge " mais le projet stagne depuis trois ans environ. Ca pourra se faire, je pense, mais quand … ? Un groupe connu a aussi pris une option sur "Conduite Accompagnée". Wait and see…

MdM : Dans tes romans, tu traites essentiellement de la vie dans ta cité, au sens le plus large. Est-ce qu'on peut te considérer dans une certaine mesure comme un écrivain politique ou est-ce que c'est exagéré ?
Oui et non. Je ne fais pas de politique à proprement parler. Mais si on considère que s'intéresser à la vie de sa ville, c'est ça la vrai politique, alors je veux bien accepter cette étiquette là.

MdM : Il y a également beaucoup d'humour dans tes livres. Tu fais par ailleurs des dessins humoristiques. Et puis il y a ton passif de réalisateur d'émissions comiques qui te poursuis. Comment te sens-tu dans la peau d'un humoriste ?
Bien et mal à la fois. Mal parce que ma vision du monde et des gens est plutôt pessimiste par nature et je crois que cela se voit dans mes livres. Bien parce que je me dis qu'au fond, il vaut mieux en rire qu'en pleurer.

MdM : Et pour tes lecteurs qui es-tu ? Pour qui écris-tu au fond ? Parce que dans tes livres, il y a tout de même des codes …
Bien sur qu'il y a des codes… Il y a deux niveaux de lecture, dans la mesure où il y a ceux qui connaissent le contexte et ceux qui l'ignorent. Pour les premiers, tout est perçu sensiblement différemment. A tel point que quand j'ai commencé, des amis m'ont dit que j'étais fou, m'ont conseillé de changer de nom et de prendre un pseudo, de déménager, tout ca parce que mes romans étaient basés sur des faits réels. Je n'ai, bien sur, rien fait de tout ça.

Mettre au grand jour des vérités, ça protège ?
Peut-être …parce qu'une fois que c'est sorti, c'est fait, il n'y plus rien à ajouter. Et puis, tout de même, ca reste des romans, et rien d'autre. Sauf peut-être à mes yeux…

MdM : En tant que "chroniqueur marseillais", quel regard portes-tu sur l'information en général et à Marseille en particulier ?
Il n'y a pas d'information à Marseille. Enfin, je veux dire, il n'y a pas de journal dans le style du " Pavé " qui réaliserait des articles de fond avec de véritables analyses. Alors autant acheter "La Provence"…. Sur le plan national, la télévision non plus ne fait pas de l'investigation ou de l'actualité. Et ça je sais de quoi je parle. En général pour des raisons d'audimat, les magazines d'investigation ne vont jamais très loin pour ne pas lasser et traitent de sujets qui marchent à tous les coups comme ceux liés au cul que le public adore. Ou alors, ils fabriquent de l'actualité recomposée. "Envoyé Spécial" par exemple, ce n'est pas de l'information, c'est de la fiction vendue pour de la réalité. Je n'aime pas trop ça.

MdM : Quel jugement portes-tu sur Marseille et quel rapport entretiens-tu avec elle ?
Marseille ? J'adore… sinon je n'y vivrais pas. Mais il faut bien reconnaître, c'est une ville de branleurs. Ce n'est pas que les choses se passent plus lentement qu'ailleurs, c'est juste qu'elles ne se passent pas du tout. Le Marseillais ne fait pas les choses. Tout son drame est là. Ca doit être lié à un truc climatique, à mon sens. Le fait de vivre dehors en permanence à cause du beau temps n'incite pas à rester rivé à un bureau pour bosser. Pour que la ville reparte de l'avant, il faudrait une crise vraie, pas cette espèce de crise larvée qui n'en fini pas de grandir. Car la crise existe bel et bien ici, simplement elle se voit moins qu'ailleurs parce qu'il fait beau et qu'il y a cette espèce de nonchalance méditerranéenne des gens qui se disent "on verra demain". Mais en fait, elle est bien là. On est loin du cliché de la ville hédoniste renvoyé actuellement par les médias. Et ça m'énerve que rien ne bouge … alors je l'écris dans mes livres.

Merci Phil!
Et surtout continue! Nous, on se régale....


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