Le Transbordeur de Marseille Le site de l'Association des Marseillais du Monde
Cette cloche de Molinary !
Sous la révolution, la colline qui domine le port de Marseille est occupée par l'armée qui y possède un fort (le fort de la Garde) permettant de surveiller Marseille et ses alentours, en particulier l'accès maritime.
Un modeste sanctuaire dédié à Notre Dame existe déjà sur la colline depuis 1214 et s'il est prisé des Marseillais, il est loin des dimensions qu'on lui connait aujourd'hui.
Reconstruit en 1477 sur les terrains désormais militaires, il ne comporte qu'une petite chapelle et ses responsables sont locataires de l'état.
En 1794, la république qui impose à la France entière le culte de l'être suprême, s'octroie la propriété de tous les édifices religieux.
Elle lance en parallèle un processus de récupération de tous les métaux précieux qu'ils contiennent (or, argent, bronze) pour financer son trésor et couler ses canons et ses statues.
Les trois cloches qui se trouvaient dans la petite chapelle de la Garde ne font pas exception et le clocher devient muet pour un temps.
Lorsque le site est rendu au culte catholique en 1807, les marseillais qui avait boudé le culte révolutionnaire y reviennent en masse et le commandant du fort offre aux nouveaux occupants du lieu une petite cloche ainsi qu'une statue de bois, laquelle est remplacée en 1837 par une statue d'argent.
Les choses auraient pu en rester là mais on connait la propension locale à l'exagération...
En aout 1842, le diocèse décide la commande pour la chapelle d'un bourdon dont la masse échappe à la raison :
8 tonnes !
En Septembre 1842, l'autorisation de bâtir le nouveau clocher nécessaire à la réalisation de l'entreprise est accordée par le ministre de la Guerre et en Juin 1843, une souscription pour le financement de la cloche est ouverte.
Mgr de Mazenod pose la première pierre du clocher en Septembre de la même année et la commande est passée à un fondeur de Lyon, Gédéon Morel, pour une pièce colossale composée de 4/5 de cuivre et de 1/5 d'étain, laquelle est fondue le 11 juillet 1845.
Transporté par bateau sur le Rhône de Lyon à Avignon, puis par la route d'Avignon à Marseille, le bourdon arrive sur la plaine Saint-Michel (actuelle Place Jean-Jaurès) le 19 Septembre où il est béni le 5 Octobre sous le nom de " Marie-Joséphine ".
Ses dimensions (hauteur : 2,50 m pour un diamêtre quasi-équivalent : 2,40 m) impressionnent le peuple de Marseille.
Sa masse (8234 kg payés rubis sur l'ongle au tarif de 4 francs/kg) est supplémentée d'un battant de 3 quintaux.
Il reste maintenant à monter le tout au sommet de la colline...
La municipalité, sous l'égide de Monsieur Reynard alors maire de la ville, fait appel à l'entreprise Molinary, spécialisée dans le renflouement, le levage et le gros transport, pour réaliser cet exploit et arrimer la cloche à son clocher flambant neuf. Fondée à la Ciotat par Jean-André Molinary, la société compte déjà à l'époque parmi ses titres de gloire la relève d'une bonne partie des épaves que les anglais avaient laissés dans la rade de Toulon en 1793 et le renflouement à Marseille de la frégate egyptienne " La Guerrière " en 1826.
Le 15 Octobre, la " Marie-Joséphine " est hissée en haut de la Garde grâce à un attelage de 28 chevaux, arrimée dans sa structure et, le 4 décembre 1845, les premiers essais sonores ont lieu.
Ce n'est qu'en Février 1852 que l'autorisation de démolir l'ancienne chapelle est accordée par le ministre de la guerre, en même temps que l'autorisation de construire un sanctuaire plus grand.
Le bourdon, descendu de son clocher indépendant est fixé sur un bati provisoire en bois en 1855 où il restera jusqu'à la fin des travaux en novembre 1866.
Remonté à sa place définitive, il y sonne depuis tous les jours à midi.
" Fai cerca Molinary " : C'est à travers cette expression bien marseillaise que la mémoire populaire a gardé une trace sensible de l'épopée du bourdon de la Garde.
Encore aujourd'hui, lorsque vous vous attellez à une entreprise qui vous donne du mal, vous pourrez sans doute entendre un marseillais contemplant vos efforts vous jeter, un peu narquois " Oh, et alors! Tu t'en sors ou il faut chercher Molinary ? ".
Laissez dire !
Peu des rieurs savent dans la réalité en quoi le concours de Molinary se révéla précieux pour le rayonnement de la ville.