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La République des Maurins
Au sortir de Marseille, sur la RN8bis, juste après La Bourdonnière au lieu dit La Fève (où le peintre et santonnier Dellepiane avait sa maison d'été), quelques maisons groupées dans un vallon autour d'une placette témoignent encore par leur nom et par la plaque commémorative apposée sur la place principale d'une bien étrange histoire. Le hameau des Maurins porte en effet le nom d'une république burlesque mais d'âme noble qui fut pendant près de 20 ans extrêmement bien considérée par les autorités de la ville de Marseille.
A l'origine de cette histoire qui se déroula au sortir de la grande guerre, un groupe de marseillais avaient aménagé leurs cabanons ou "résidences d'été" aux Maurins, un hameau constitué autour de la petite ferme de Paul Ratier, seul habitant à l'année du lieu. Poussés par l'envie d'oublier les années noires qu'ils venaient de connaître et de s'amuser un peu, ils créèrent le 14 juillet 1919 une sorte d'association proclamée en république : la République des Maurins.
Conformément à la loi, la République naissante se dota d'un Président : Albono dit "Albon", d'un secrétaire bombardé Premier Ministre : Caillol, parfumeur de son état, et d'un trésorier pompeusement baptisé Ministre des finances : Sardou. Celui-ci proposa aussitôt une première levée d'impôt sous la forme d'un octroi, droit de péage nécessaire pour pénétrer sur le territoire des Maurins, lequel fut adoptée sans attendre et resta en vigueur jusqu'en 1939.
La République étant également commune, elle eu un Maire en la personne de Julien Calinaud (coiffeur de profession) et, en tant que région auto-proclamée, elle eu aussi un Préfet personnifié par Charles Bourelly (Henry, le fils de ce dernier, sera plus connu un plus tard sous le nom de Rellys). Mais le personnage le plus important de la République des Maurins fut probablement son Ministre des Loisirs, Henri Blanc, chef d'excursion aux excursionnistes marseillais, qui fut un moteur essentiel de l'activité de l'association et le metteur en scène inspiré de ses cérémonies.
Les Maurins se dotèrent rapidement d'un drapeau bicolore bleu (pour le ciel et la mer) et jaune (pour l'aïoli, l'huile et le soleil), d'un hymne : "La Maurinoise" et d'une devise : "Faire le bien en s'amusant". Ils proclamèrent également leur profession de foi : "s'estrasser de rire". La République honora par ailleurs, en baptisant de son nom l'unique place du hameau, son héros national, un certain Martin Pichou (la place, qui portait encore ce nom vers 1980, a été récemment débaptisée et renommée plus simplement "place des Maurins"). Tout porte à croire que Martin Pichou n'exista que dans l'imagination des Maurins eux-mêmes mais, en toute occasion, il fut célébré par eux pour sa grande compassion car il était, dit-on, "mort desséché à cause du mauvais sang qu'il se faisait pour les autres".
Comme les Maurins n'étaient présents dans leur République que lors des dimanches, jours fériés et vacances, ils décidèrent, pour plus de commodité dans leurs assemblées de la mauvaise saison, de la création d'une ambassade à Marseille, laquelle pris ses quartiers au " Phocée Bar ", rue Vacon. C'est là que se tenait tout l'hiver le grand conseil de la République, mais seulement après minuit car selon les dires des Maurins eux-mêmes "la nuit porte conseil". Les conseils avait lieu sous le regard d'un Martin Pichou plus vrai que nature, car le portrait du héros national, attribué un temps à Utrillo, mais qui fut plus probablement l'oeuvre d'un peintre marseillais anonyme du début du siècle, trônait au dessus du comptoir.
Les Maurins, décidés à faire connaître leur République et créateurs d'art de la rue avant l'heure, se mirent d'abord à organiser régulièrement des défilés costumés sur la Canebière. Ayant le goût des déguisements burlesques, ils s'affublaient de fausses barbes en poil de chèvre, et s'attifaient de redingotes et gibus ou d'uniformes les plus divers. Pour attirer encore plus l'attention, leur défilé carnavalesque était supplémenté d'un accompagnement musical obtenu en cornemusant avec force dans des bigophones, sortes de mirlitons géants en carton-pâte ayant la forme d'instruments à vent les plus divers (trombones, clarinettes, saxophones, tubas, etc...), le tout renforcé par quelques percussions bien appuyées. Cet événement baroque, proclamé par voie de presse et attendu par tous (un peu comme la Massilia de nos jours) ne manquait jamais de leur attirer les bravos, vivats et applaudissements nourris d'une foule marseillaise amusée et charmée.
Une petite notoriété ainsi établie, les Maurins se lancèrent alors dans le développement d'événements plus considérables. S'attirant la sympathie des artistes marseillais par le coté bon enfant et délirant de leur prestation, ils purent envisager avec leur concours l'organisation exceptionnelle de galas à grand spectacle et de concerts. Ceux-ci furent complétés ensuite de manifestations plus régulières tels qu'un bal à l'Ambassade (le Phocée Bar, rue Vacon) tous les samedis soir, un café-concert de variété au théâtre de la Nature (devenu par la suite théâtre Sylvain) les dimanches après-midi et des banquets hebdomadaires présidés par des artistes connus (Raimu, Fernandel, Alida Rouffe, Fortuné Cadet, etc...). Toujours soucieux de préserver leur image burlesque, ils distribuaient en grande pompe aux personnalités présentes des décorations faites avec des bouts de ruban de mercerie et des étiquettes des saucissons "Mireille", marque célèbre de l'époque. Sympathisants avec les comédiens, ils furent d'ailleurs figurants dans plusieurs films du moment, tels que "Marius" et "Toine".
L'argent généré grâce à ces nombreuses activités permit à la République de faire des dons conséquents à l'hôpital d'Allauch en vue de son amélioration. En outre, elle devint la marraine officielle de l'orphelinat des Enfants de l'Etoile (orphelinat des enfants abandonnés de la ville de Marseille, situé autrefois 66A Rue Saint Sébastien et dont les anciens bâtiments servent actuellement de siège à divers services préfectoraux) et organisa grâce à ses bals gratuits des collectes de jouets au profit de ses protégés. Le concert et le bal donné au "Phocée Bar" le samedi soir de 9h à minuit servirent à merveille cette belle action, l'entrée des participants étant payable de deux jouets neufs. La redistribution des jouets collectés aux enfants de l'orphelinat les 14 juillet et 1er janvier de chaque année devint pendant près de vingt ans une institution morale à laquelle ni le maire de Marseille, ni le Préfet n'auraient osé se soustraire.
Malgré le sérieux de leur action, les Maurins restaient avant tout de joyeux drilles. Parmi les galéjades à leur actif, une des plus splendide fut certainement celle qui impliqua Etienne Carbonetto (1879-1953) dit "Etienne", surnommé par tout Marseille "le chanteur mondain". A mi chemin entre le chanteur de rue et le mendiant professionnel, Etienne hantait les bars du centre ville, en guenilles et gesticulant de façon désordonnée , bredouillant des airs à la mode, tels que "La Tonkinoise" ou "Le Petit Panier". Son morceau de bravoure était sans conteste "Viens Poupoule" dont l'interprétation particulière déclenchait sans férir l'hilarité de l'assistance. Sa notoriété était telle qu'il fit même une apparition, certes unique mais remarquée, à l'Alcazar. La République des Maurins, reconnaissant le charisme de cet être hors pair, en fit sa mascotte officielle et le présenta comme son candidat à la Mairie de Marseille, avec pour unique programme "Faire nickeler le pont Transbordeur". Etienne ne fut pas élu, et pu continuer à poursuivre sa brillante carrière avec un succès qui ne se démentit pas jusqu'à sa mort.
Notons pour la petite histoire que la création de la République des Maurins et surtout ses actions suscitèrent chez certains observateurs des vocations pour créer de nouvelles sociétés philanthropiques. C'est ainsi que des Républiques-filles naquirent à Rives, près de Grenoble (Isère) et à La Colle-de-Drap, près de Nice (Alpes-Maritimes), de même qu'une République Libre de Balthazar, de vocation similaire à celle des Maurins, vit également le jour à Marseille au 69bis Chemin de Montolivet. Aucune pourtant n'égala, par sa longévité et son retentissement sur la vie locale, la notoriété de la République des Maurins qui restera dans les mémoires comme l'incarnation de ce que l'esprit méridional recèle de meilleur.