Le Transbordeur de Marseille
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Marsiho

André Suarès
Editions Jeanne Laffite


Quel immense livre que le Marsiho d’André Suarès, réédité avec bonheur par les Editions Jeanne Laffitte ! A l’image de son auteur, fier, dur, intransigeant, sans complaisance vis à vis des petits esprits et des petites entreprises, il convoque Marseille à sa vraie dimension, celle d’une métropole dominatrice et rayonnante et il enrage de la voir dénaturée et meurtrie par des ambitions limitées et des entreprises étriquées qui serve si mal cette aspiration. Tout à la fois rêveur et réaliste, il est un amoureux lucide d’une belle dont il chante les qualités tout en fustigeant les défauts. Il dépeint avec la même dévotion sans limite et la même justesse les turpitudes et les misères de ses quartiers populaires comme la beauté grecque enluminée de bleu de ses collines ioniennes et le souffle épique de ses horizons maritimes mordorés. Qu’elles sont belles, ces lignes de douceur qui viennent tamiser de leur poésie l’âpreté de la critique. Bien plus encore que la ville elle même, la façon d'y vivre, les manières et les cris de ses habitants sont traqués, décortiqués par le menu, vitalisés sous la plume du polémiste et du poète pour un portrait qui n’est jamais hasardeux. Et la justesse du trait touche le lecteur averti même au plus fort du pamphlet . "Oui, nous sommes bien ainsi". Cette ambivalence dans le rapport qu'André Suarès entretient avec Marseille et son peuple éclaire d'un sourire attendrissant le regard tout à la fois aigu et acide qu'il porte. Il est un messager de la beauté, un rêveur d’émotion, un conquérant de la grandeur. Et ce livre bat comme un coeur. Celui de Marseille et de ses gens. Jamais, sauf peut-être sous la plume d’Albert Londres, l’âme du Marseille du début du XXième siècle n’aura été aussi bien mise à nu, aussi bien comprise. En dépit du poids des ans, la contemporanéité de cet écrit majeur ne saurait être déniée, confirmant la justesse de jugement des grands auteurs de son époque qui surent déceler en André Suarès la marque du génie.

Voici un extrait qui vous donnera, nous l'espérons, envie de lire ce très beau livre:

***

Par un matin de pierre dure, au temps de Pâques, entre avril et mars, si tu peux rester debout sur le balcon de Notre-Dame-de-la-Garde, quand souffle le mistral et que l’équinoxe joue à la balle avec les bateaux sur la mer, tu fais, sans quitter le roc, la traversée de la tempête la plus sèche qui soit au monde. Regarde Marseille sortir du sommeil, secouer la première paresse qui suit le réveil, et se ruer à la vie de nouveau. Tiens-toi ferme à la rampe. Tu es sur le pont du plus haut bord entre tous les navires; tu n’as peut-être pas ton bon sens si tu te crois à l’ancre. le ciel craque. La grande haleine éparpille le soleil en poudre d’or; elle vibre; jamais elle n’est tarie, jamais elle ne retombe; elle se tisse elle-même en rayons qui dansent. Et les trombes blanches de la poussière se poursuivent dans les rues et les chemins, comme si la terre secouait sa farine. L’air blanc est de pierre; de pierre blanche, la ville. Au loin, les Accoules en pierre rose ont un air de laurier en fleurs; et tout est pris dans l’étau de la mâchoire en pierre bleue du ciel et de la mer.

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L'auteur :

Portrait par G. Rouault
André Suarès (de son vrai nom Félix Isaac Suarès) est né à Marseille en 1868. Auteur dramatique, historien, musicologue, critique, essayiste, poète et surtout moraliste, André Suarès fut l’un des plus importants écrivains français du XXe siècle. A partir de 1912, il fut l’un des quatre "piliers" intellectuels, avec André Gide, Paul Claudel et Paul Valéry, de la Nouvelle Revue Française (NRF) des lendemains de la grande Guerre. Son oeuvre majeure reste sans nul doute « Le Voyage du Condottière », un immense poème en prose et en trois volume retraçant subtilement les impressions du long voyage mystique et artistique qu’il fit en Italie en 1893. Son goût croissant pour l’esthétisme et l’ascétisme, son penchant pour la polémique et son refus des compromissions avec le monde moderne le conduisirent tout au long de son abondante production littéraire à porter des jugements plus en plus sévères sur ses contemporains. Cette intransigeance fit de lui un proscrit, éloigna de lui des honneurs qu’il méritait mais ne rechercha pas et le cantonna au rang des écrivains confidentiels, lui qui fut admiré de Rolland, Malraux ou Montherlant. Auteur difficile, voire abscons pour certains, génial et fulgurant pour d’autres il fut boudé par la critique et le public. Mis au banc par les éditeurs et les journaux qu’il fustigeait, il publia néanmoins de nombreux ouvrages remarquables dont certains furent couronnés par des prix prestigieux tels le grand prix de littérature de l’Académie Française et celui de la Société des gens de lettres. Esprit universel d'une rare lucidité, épris de liberté et de justice, il fut aussi, dans son ouvrage "Vues sur l’Europe", l’un des tous premiers écrivains français à dénoncer avec véhémence la montée du nazisme et à prédire l'Holocauste. A sa mort en 1948 à Saint-Maur-des-Fossés, il laissa, outre une centaine d’ouvrages publiés, des milliers de chroniques, des dizaines de milliers de lettres à ses amis Rolland, Claudel, Péguy, Rouault et Gide, 20 000 pages inédites et un manuscrit inachevé dans lequel se dessine l’unité de son œuvre. Il est inhumé au cimetière des Baux-de-Provence.

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