Marseille 1914-1918 de Jean Yves le Naour édité par les Editions Qui Vive est un remarquable ouvrage historique qui retrace la vie des Marseillais durant les sombres heures de la Grande Guerre. Fresque sociale saisissante autant que livre de mémoire, il brosse en même tant un édifiant panorama des méandres et détours de l’âme humaine. En nous dévoilant les petites et grandes réalités de l’Histoire, l’ensemble nous renvoie en plein visage le reflet changeant de nos courages et de nos lâchetés. En effet, l’atmosphère particulière dans laquelle baigna la ville de Marseille tout au long des combats, surlignée par un usage intelligent d’extraits de journaux de l’époque, y est formidablement rendue.
On est tout d’abord frappé par l’excitation croissante des mois précédant le conflit, puis ému par l’inquiétude sourde entourant les premiers départs. Au fil des pages, on est ensuite fier de la grandeur d’âme des marseillais, de leur courage et de leur solidarité, de l’élan enthousiaste unissant philanthropes, industriels citoyens et petites gens pour soutenir les malheureux. Comment ne pas applaudir sans réserve l’héroïsme du Vème corps, l’accueil réservé en ville aux populations réfugiées, les oeuvres de soutien aux soldats mutilés de retour du front, la décision de devenir "Marraine" d’Arras, une des villes les plus affectées de France.
Mais il est aussi un autre visage moins glorieux exhumé par ces pages. Avec l’arrivée des troupes coloniales, de la main d’oeuvre étrangère, des déracinés de gré ou de force, Marseille accentue à l’extrême son aspect de "Babel sur Méditerranée". La démographie incontrôlée engendre des situations tendues dans lesquelles l’arrivant du jour est souvent montré du doigt par celui de la veille. On est anéanti par l’inertie et l’étroitesse d’esprit d’une municipalité politicienne, par la famine qui ronge et les prix qui flambent. On grince alors des dents devant la bêtise, le manque de compassion, la xénophobie, les calculs mercantiles. On proteste contre sinécures et profiteurs. On se sent solidaire des grandes grèves de 17. On baisse parfois aussi les bras, de lassitude.
Et comme si cela ne suffisait pas, à travers la mauvaise fois d’un ministre incapable et de quelques scribouillards venimeux de la capitale, le vieil antagonisme Marseille-Paris, ravivé par les évènements, se superpose au conflit international. Calomnies honteuses contre les militaires méridionaux, contre les civils aussi, image déformée à l’envie et scandaleuse d’une ville égoïste, vivant dans l’euphorie loin des combats, seulement préoccupée d’elle même et tournée vers les plaisirs.
Et puis soudain revient la paix, qui sans apporter l’oubli, apaise les tensions et panse les blessures. Une paix joyeuse et triste à la fois car rien ne sera jamais plus tout à fait comme avant.
Très fort, très juste, très bien ... tout simplement.
Un court passage
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Les soldats marseillais, du 141e régiment d’infanterie notamment, regroupés dans le XVe corps qui correspond aux mobilisés des départements de Corse, des Alpes-Maritimes, du Var, des Basses-Alpes, des Bouches-du-Rhône et du Vaucluse, découvrent la guerre moderne, le 10 août 1914, en Lorraine. Ce jour-là, au cours d’une charge à la baïonnette au nord-est de Lunéville, les hommes se font hacher par l’artillerie lourde allemande et, le 14 août, dans l’assaut du village de Montcourt, ils prennent conscience que la guerre ne sera pas l’affaire de corps à corps mais de puissance de feu : "Des fantassins ennemis, nul n’en vit en ce jour du 14, pas plus que d’artilleurs. D’où partaient ces balles qui fauchaient nos rangs ? Où s’étaient enfouies ces batteries dont les obus creusaient en bouillie les malheureux qu’ils atteignaient ? Rien. On ne voyait rien". Et pourtant Montcourrt est pris. Le 19 août, sans aucune couverture d’artillerie, le général de Castelnau lance le XVe corps à l’attaque au nord de Dieuze, sur des positions que les Allemands ont fortifiées depuis quarante années d’occupation de la Moselle. Ecrasés sous les obus ennemis, les Méridionaux s’accrochent désespérément au terrain durant toute une journée et une nuit et endurent le déluge de fer. Certaines compagnies enregistrent jusqu’à 80% de pertes sans avoir tiré un seul coup de feu. Le 112e d’infanterie de Toulon abandonne ainsi en Lorraine les deux tiers de ses effectifs et 48 de ses 61 officiers. Le 141e de Marseille, à peine moins éprouvé, compte 1 400 hommes tués, blessés ou disparus sur un effectif de 3 000 soldats, et 40% de ses officiers sont hors de combat. Dans cet enfer, sans réserves ni appui d’artillerie, le XVe corps est contraint de se replier.
Le communiqué militaire du 22 août reste laconique et invoque la supériorité numérique de l’ennemi pour justifier une retraite momentanée, amis au ministère de la Guerre, Adolphe Messimy ne décolère pas devant la retraite générale de l’armée française. Tantôt euphorique, tantôt abattu, le ministre perd son sang-froid, voudrait faire fusiller les généraux responsables du repli en Alsace et déclare à qui veut l’entendre qu’il répond du succès militaire si on veut bien lui laisser la guillotine. Ignorant les réalités de la guerre moderne, égaré par une vision "romantique" du combat qui ne correspond plus à l’âge industriel, Adolphe Messimy cherche des coupables. Il les trouve naturellement dans les soldats du Midi, accusés d’être de piètres combattants, et d’avoir lâché pied au premier engagement. Ces Méridionaux, que les préjugés présentent comme abrutis de soleil, aussi paresseux que forts en gueule, n’ont pas eu le courage nécessaire et voilà pourquoi les Allemands sont en train d’envahir la France par le Nord, après avoir réglé son compte à la Belgique. Débordant de fureur envers les Méridionaux, il inspire à son ami Auguste Gervais, sénateur de la Seine, un article assassin qui paraît le 24 août dans le quotidien parisien Le Matin : ...
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L'auteur
Jean-Yves Le Naour, docteur en histoire, spécialiste d'histoire culturelle et de la première guerre mondiale, enseigne en classes préparatoires de sciences politiques à Aix en Provence. Il est l’auteur de nombreuses publications scientifiques et de plusieurs ouvrages : Le soldat inconnu vivant, Eros en deuil - La morale sexuelle en 1914-1918, et plus récemment La honte noire. On lui doit également une Histoire de l'avortement en collaboration avec Catherine Valenti et une Histoire politique de la France depuis 1940 en collaboration avec Vincent Gourdon et Olivier Compagnon.