Le Transbordeur de Marseille Le site de l'Association des Marseillais du Monde
Pourquoi Marseille n'aime pas Paris
Histoire d'une rivalité
Exacerbée par l’opposition entre l’OM et le PSG qui se retrouvent dimanche au Vélodrome, la rivalité historique des deux villes s’appuie sur une réalité incontournable : Paris est la seule capitale.A jamais la seconde...
Ou plutôt, à jamais la première ville de province.
Rien n’y fait : Marseille ne s’habitue pas à cette distribution des rôles. Mieux, depuis dix ans et les vexations de l’affaire VA-OM, elle a trouvé un catalyseur populaire à sa contestation historique du leadership de Paris : la rivalité entre le club de son coeur et le PSG qui culminera encore pendant 90 minutes dans un stade Vélodrome bouillant et placé sous haute surveillance. "Les Marseillais ont ce sentiment diffus que, historiquement, Paris a toujours voulu du mal à leur ville. Mais la plupart du temps, personne n’arrive à se souvenir d’un évènement précis. C’est une impression partagée, qui flotte dans l’air". S’il s’amuse de cette "mémoire collective", l’écrivain et historien Pierre Echinard, est à même, lui, d’en citer les fondements, les raisons profondes. Une série d’évènements - petits et grands - qui ont ponctué les tumultueuses relations entre les deux villes, mais qui, tous, répondent d’une même origine : "Pendant 25 siècles, Marseille n’a eu besoin de personne. Elle avait de l’argent grâce à son commerce maritime et se comportait comme une petite république italienne. Depuis cinquante ans, elle est obligée de se sentir vraiment dépendante d’un pouvoir central ... Et ça, ça ne passe pas". "Cet imaginaire de la rivalité, comme le définit l’ethnologue Christian Bromberger, s’appuie sur des réalités. Un style de vie différent d’abord, entre un port méditerranéen et une ville septentrionale implantée à l’intérieur des terres. Une méconnaissance commune, due aux 800 km qui les séparent. Une question de taille aussi, entre les 12 millions d’habitants de la capitale et le million de Marseillais... "Mais en premier lieu, poursuit le chercheur, il y a surtout l’évidence d’un Etat jacobin qui décide de tout et cantonne Marseille dans une politique de la sébile". Paris, siège du pouvoir de la République, et financeur omnipotent et parfois changeant des grands projets d’aménagement. "Celui qui décide de loin et souvent se trompe", note le chercheur. Une situation unique en Europe, où tous les autres pays possèdent, derrière leurs capitales administratives, plusieurs villes d’envergure nationale. "Il n’est d’ailleurs pas anodin, note Pierre Echinard, que la première loi de décentralisation en France ait été portée en 1982 par le maire de Marseille, Gaston Defferre.
"Pas de carrière pleine hors Paris".
Mais vingt ans plus tard, lorsque Jean-Pierre Raffarin se pique de marcher sur ses traces, la méthode retombe dans les vieux travers, selon Michel Vauzelle : "Le Premier ministre a une très bonne idée, mais il n’y a pas de concertation, pas de débat, c’est dommage, ce genre d’attitude ne peut que nourrir des ressentiments vis-à-vis de l’Etat". Paris c’est aussi l’aspirateur des ambitions, l’endroit où tout se passe. "Que tu sois journaliste, architecte ou ingénieur des ponts et chaussées, si tu veux faire une carrière pleine et entière, il faut passer par la capitale", assure Eugène Saccomano, Marseillais lui-même et monté à Paris en 1968 pour faire les beaux jours d’Europe 1. De cette "fuite des cerveaux", Marseille a longtemps gardé un sentiment d’humiliation. D’autant que Paris ne s’est jamais gêné pour l’écraser de sa supériorité : "Globalement, reconnaît Saccomano, les parisiens estiment les villes de province avec une certaine arrogance ou, au mieux, de la condescendance".
Ainsi l’image de la ville dans la presse nationale (donc parisienne) a longtemps donné des boutons du coté du Vieux-Port. Combinazione, gangstérisme, naufrage économique : Marseille ne sortait jamais du triangle de l’infamie. A tel point que l’avocat Roger Malinconi a constitué en 1993, en pleine affaire VA-OM une association pour la promotion et la défense de Marseille et de son image : "A l’époque, c’était terrible. Les enfants d’ici étaient présentés comme des miséreux. Au plus jeune age, on leur apprenait à mentir". De droits de réponse en mises au point, l’ancien bâtonnier et ses 400 adhérents ont guerroyé sans jamais aller au procès pour diffamation. "Aujourd’hui, notre action à changé. Depuis la Coupe du Monde et avec l’action de Jean-Claude Gaudin, l’image est au zénith... C’est peut-être même un peu exagéré.
Que le reflet soit bon ou mauvais, Marseille a du mal à accepter ce que Paris lui renvoie. "Et pourtant, il y a une part de réalité dans les faits évoqués, insiste Christian Bromberger. Du Marseille scélérat des années 30, dirigé par Sabiani grâce à ses amis gangsters, à l’incendie des Nouvelles Galeries, en passant par la désindustrialisation, l’appauvrissement, l’urbanisme mal maîtrisé..."
Une mauvaise fois qui, aujourd’hui, trouve un prolongement. La movida marseillaise vantée à longueur de colonnes, la mise en place du TGV qui draine un flot massif de Parisiens ne sont-elles pas évoquées pour expliquer l’inflation galopante de l’immobilier ? "Ne pas aimer Paris aujourd’hui, c’est ridicule, s’enflamme Roger Malinconi, surtout à l’heure où on nous apprend à être européen... J’aimerais que les supporters fassent une ovation à l’équipe du PSG pour leur montrer qu’ici, on sait accueillir. Et puis après, si on peut leur coller une bonne raclée, ce serait parfait".
Pas de doute, même dans cette vilaine affaire de clochers, Marseille gagnera toujours la bataille de l’humour.
Gilles Rof et Fred Guilledoux pour Marseille l’Hebdo
Six siècles de désamour
Peu ou prou, les Marseillais gardent dans leur mémoire collective l’impression que Paris ne les aime pas vraiment... Et l’histoire - l’ancienne comme la récente - confirme la chose. Entre "la rebelle" et "la centralisatrice", le courant a toujours eu du mal à passer.
1481 : La Provence est rattachée à la France, et Marseille avec. 1596 : En apprenant la prise d’une Marseille qui ne reconnaissait pas son pouvoir, Henri IV déclare "C’est maintenant que je suis roi de France !" Depuis six ans, la ville était dirigée d’une main de fer par un potentat local, Charles de Casaulx, qui rêvait d’en faire une république catholique est indépendante. Son assassinat par le soldat Pierre de Libertat (dont la statue est encore visible au parc Borrély) met un terme à cette période de dictature autonome. 2 mars 1660 : Après des mois de tiraillement avec la commune de Marseille, Louis XIV a envoyé ses troupes faire le siège de la ville. Le déploiement de force (7 000 hommes) suffit à calmer les ardeurs des Marseillais. Malgré cela, le roi, un brin rancunier, fait ouvrir une brèche dans les remparts pour entrer symboliquement, comme un vainqueur militaire. L’humiliation et la répression s’accompagnent de l’aménagement du fort Saint-Nicolas dont les fameux canons pointent sur la ville. Janvier 1794 : Après l’épisode du bataillon des Marseillais, monté à Paris en 1792, Marseille est aus sommet de sa popularité. Deux ans plus tard, la ville goûte à la répression montagnarde. Coupable d’avoir soutenu la révolte fédéraliste contre la Convention, Marseille est prise militairement le 25 août 1793. Pervers dans leur rancoeur, les représentants de la République iront jusqu’à la priver de son toponyme : pendant quelques mois, on ne dira plus Marseille mais "la ville sans nom". 1848-1870 : C’est la période du faste économique de Marseille et pourtant, la ville marque aussi une opposition larvée à Napoléon III. Ferdinand de Lesseps, l’homme du canal de Suez, candidat de l’Empereur, est battu à la députation. Le percement de la rue Impériale (future rue de la République) fait gronder. 4 avril 1871 : La commune de Marseille est réprimée dans le sang. Gaston Crémieux, son chef, est fusillé. 1892 : Marseille la populaire devient la première grande ville française dirigée par un maire socialiste, Siméon Flaissières. 9 octobre 1934 : Alexandre de Yougoslavie est assassiné sur la Canebière. L’attentat a un impact très fort sur l’opinion publique nationale, faisant de Marseille une ville où les autorités ne contrôlent rien. Le comble, c’est que ce jour-là, la sécurité était assurée par la police parisienne qui avait écartée son homologue locale. Octobre 1938 : l’incendie des Nouvelles Galeries sur la Canebière fait 73 victimes. La municipalité marseillaise est dessaisie de ses fonctions par l’Etat et la ville est placée sous tutelle. Une situation qui va durer jusqu’en 1946. 1993 : L’affaire VA-OM provoque la destitution du club marseillais de son titre de Champion de France. Pire, le club est rétrogradé en D2 pendant que le PSG est champion. La thèse du complot fait tache d’huile et des manifestations "antifrançaises" ont lieu sur la Canebière. Juin 1995 : L’OM, champion de D2, est interdit de remontée en D1 par la Ligue nationale de football. Une année de plus en enfer.
Gilles Rof pour Marseille l’Hebdo
Ce qu'il en disent :
Jean-Claude Gaudin (sénateur-maire) : "Marseille a été, pendant plusieurs siècles, une ville indépendante et fière d’assumer seule son destin. Alors qu’elle était «l’Athènes de l’Occident», «Le Phare de la Méditerranée», Paris n’était qu’une bourgade. (...) Mais tout cela est dépassé. Aujourd’hui, Paris est la capitale de la France et Marseille manifeste son ambition de devenir la capitale de l’Europe du Sud".
Jean-Noël Guérini (conseil général) : "Pourquoi cette rivalité ? Au delà du foot, c’est l'éternel conflit de Marseille contre la capitale. Ca fait partie de notre histoire... Vous connaissez l’expression «Parigot, tête de veau» ! C’est Marseille qui manifeste sa permanente volonté d’indépendance."
Maryline Bellieud-Vigouroux (institut mode Méditerranée) : "Parce que Paris vampirise beaucoup de choses ; parce que quand on demande de l’argent, il faut aller chez eux ; parce qu’on dit monter à la capitale, ce qui signifie que Marseille est en bas ; parce que les Parisiens sont passifs, résignés, un peu robotisés et laissent peu de place au rêve".
Michel Vauzelle (conseil régional) : "Paris, depuis les rois, a concentré tous les pouvoirs, avec la morgue et la condescendance de ceux qui ont de l’argent. La France est un des rares pays d’Europe a être aussi centralisé, ce qui ne peut qu’irriter ceux que les Parisiens appellent les provinciaux, un terme souvent synonyme de ploucs. A Marseille, ce ressentiment est d’autant plus vif que nous n’avons pas l’habitude de courber l’échine".
DJ Khéops (IAM) : "Mais c’est uniquement footbalistique, ça... De toute façon, il n’y a vraiment pas de quoi être jaloux d’un Parisien. Question rivalité sportive, il n’y a rien : PSG, c’est le club de la capitale, tout est fait pour qu’il soit grand... Et ça ne marche pas !"
Robert Guédiguian (cinéaste) : "Trois facteurs expliquent cette rancune. D’abord, tous les centres de pouvoir sont monopolisés par la capitale, dans un réflexe presque colonialiste. Il y a aussi une histoire de lutte des classes : Marseille est une ville ouvrière, populaire, fauchée, opprimée, libertaire, prolétarienne ; Paris, c’est la classe dirigeante, l’oppresseur. Enfin, Marseille est une ville fondée sur le métissage. A une époque dans la capitale, c’était un signe d’impureté".
Manu Théron (Cor de la Plana) : "Ce n’est pas une particularité marseillaise. En France, aucune ville n’aime Paris. Ni Nantes, ni Toulouse, ni Strasbourg... Parce que Paris les dépossèdent de leur pouvoir économique. C’est un gouffre qui pompe tout le fric, tout l’emploi, toutes les volontés de renouveau et ne rend rien".
Philippe Carrese (écrivain) : "C’est une question qui dépasse Paris et Marseille, elle s’inscrit dans les rapports entre le Nord et le Sud, entre les Anglo-Saxons et les Latins, entre la pluie et le soleil. Le problème, c’est que celui qui habite en dessous du 45ème parallèle ne peut pas avoir la même vision et le même mode de vie que celui qui habite au dessus".
Jali (Massilia Sound System) : "Ce ne sont pas les Parisiens qui sont visés mais l’Etat centraliste qui dicte des règles identiques pour tous, ce qui nourrit des votes extrêmes. On trouve ça dans toutes les régions mais à Marseille, c’est plus exacerbé parce que ça dure depuis plus longtemps".
Claude Cardella (Chambre de commerce et d’industrie) : "Ici, on n’aime pas l’hégémonie et l’arrogance. Quand Paris nous met la pression, ça ne passe pas. Trop souvent, Paris décide sans savoir ce qui se passe sur le terrain, le circuit des décisions est long alors qu’on a besoin d’un circuit court".
Articles et interviews reproduits avec l'aimable autorisation de Marseille l'Hebdo.