Le Transbordeur de Marseille
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Les Marins Perdus

Jean-Claude Izzo
Editions Flammarion


On connait bien Jean-Claude Izzo pour sa trilogie policière dont le héros, Fabio Montale, a été récemment porté à l'écran. On connait moins "Les Marins Perdus" (Flammarion), un autre de ses romans consacré à Marseille, tout aussi prenant (même s'il est écrit dans un autre style) et probablement plus abouti. Sa verve journalistique nous entraine une fois encore au coeur de sa ville natale et dépeint en petites touches précises le tableau complexe et attachant d'une vie que les marseillais eux-même connaissent fort mal : celle des marins à terre. A n'en pas douter, "Les Marins Perdus" est un livre fort, aussi fort que les personnages qui l'habitent et le théatre de son action. Un livre sur le courage, la futilité, la peur et le doute dont le titre aurait pu être "Dans le port de Marseille", tant son atmosphère est proche de la chanson de Jacques Brel, "pleine de bières et de drames aux premières lueurs".

Sur l'Aldébaran, vieux cargo amarré à la digue du large, trois hommes attendent désespérément que leur sort se décide à des centaines de kilomètre de là . Désoeuvrés, ils découvrent en errant au hasard dans Marseille, une vie qui leur semble familière, comme en écho de leur propre passé et une ville qu'ils déchiffrent peu à peu dans ce qu'elle a de plus douloureux et qu'ils apprennent à aimer presqu'autant qu'à haïr. Autour d'eux, Marseille tisse et dénoue inlassablement sa toile de fond dans un tourbillon lent d'espoirs déçus, de joies simples, de patiences trompées, d'élans contenus, de souvenirs tenaces, de violences sourdes et de plaisirs assouvis. Dans cette toile mouvante à la trame surchargée de lumière, ombres parmi les ombres, Abdul Aziz le capitaine, Diamantis le second et Nedim le radio s'engluent, se battent et se débattent jusqu'à l'épuisement pour tenter de délivrer leur âme. Ils y cotoieront, l'espace de quelques nuits, d'autres êtres aussi perdus qu'eux-même avec lesquels ils danseront le ballet dérisoire des éphémères avant d'affronter leur destin.

Voici un extrait qui vous donnera, nous l'espérons, envie de lire ce très beau livre:

***

Loin, tout au bout, oublié au bout des quais, l'Aldébaran, qu'il ne voyait pas, était soumis à cette immobilité. Mais cela n'avait plus d'importance. D'ici tout lui paraissait soudainement futile. Il songea cela avec paresse, sans même faire l'effort de formuler cette pensée dans son esprit.
D'un pochon, il sortit un sandwich tomates, thon, olives et se mit à manger en prenant garde que l'huile ne dégouline pas sur ses doigts. Tout en mastiquant, il se laissa envahir par le bonheur simple, incompréhensible, qui descend du ciel sur la mer. Céphée lui donne la main. Ils viennent de se marier. Ils marchent en silence à travers les ruines de Byblos.
- Si j'ai une histoire, tu vois, elle commence là . Dans ces ruines. Quand Byblos redevient Jbeil.
Il lui raconte Jbeil. Le petit port méditerranéen des origines phocéennes. L'une des plus anciennes cités du monde.
- Selon une vieille légende, Adonis mourut dans les bras d'Astarté, aux sources du fleuve Nar Ibrahim. Son sang fit naitre les anémones et teinta de rouge la rivière. Les larmes d'Astarté rendirent Adonis à la vie, irrigèrent et fertilisèrent la terre... Ma terre.
Céphée s'est serrée contre lui. Elle lève son visage vers le sien, elle sourit, puis l'embrasse sur la joue.
- Il est beau ton pays...
Le même bonheur coulait du ciel vers la mer. Il s'était dit alors que c'était ça, la seule gloire du monde. Le droit d'aimer sans mesure. Il avait envie d'étreindre le corps de Céphée, comme il l'avait fait ce jour là . De l'aimer dans les senteurs de figue et de jasmin.
Les souvenirs, les pensées reprenaient le dessus. Pourquoi ne pas retourner là-bas, à Byblos? Pour y vivre. Elle et lui, avec les enfants. Le Liban se reconstruisait, comme ne cessait de le lui seriner son frère Walid. Les touristes reviendraient, et le commerce allait renaître des cendres de la guerre. Walid avait de quoi investir. Avec ou sans lui, il investirait. Il tenait ça de son père, le goût pour les affaires.
Il ouvrit une boite de bière et but goulûment. Pourquoi ne se décidait-il pas? Qu'avait-il à gagner sur la mer, loin de ceux qu'il aimait? Quelle malédiction l'avait frappé un jour, lui et tant d'autres, qui ne trouvaient un sens à la vie que loin de tout rivage?
Dans le bassin de la Grande Joliette, le Citerna 38 engagea sa manoeuvre. Lentement, il longea la digue Sainte-Marie. Il pivota et se mit face au large. Un mouvement sublime, qui rendit au port, puis à la ville, ses gestes et ses couleurs. Son brouhaha. Sa raison d'être. Toutes les questions d'Abdul Aziz se dissipèrent. Il se leva.
Quelques mètres plus haut, assis sur un banc de pierre, ils croisa deux amoureux étroitement enlacés. Les yeux rivés sur le cargo. Derrière eux, l'immense sculpture aux héros victimes de la mer. Deux hommes. L'un soutenu par l'autre, celui-ci le bras tendu vers le large. Abdul Aziz pensa furtivement à Diamantis et à lui, puis, au passage, il adressa un sourire furtif aux deux amoureux. Ils ne prêtèrent pas attention à lui. Leur regard était tendu vers l'horizon, là où meurent les rêves et naissent les larmes.

***

Le tournage du film "Les Marins Perdus", tiré de ce roman et réalisé par Claire Devers, a eu lieu au printemps 2001 et sa sortie est attendu dans le courant de l'automne 2002. Il réunira Bernard Giraudeau (dans le rôle de Diamantis), Marie Trintignant et Audrey Tautou. Une bien belle distribution, ma foi, gage du meilleur (Marie Trintignant fut déjà excellente dans le "Total Khéops" d'Alain Bévérini, un film qui nous a permis d'oublier avec soulagement le pathétique téléfilm de José Pinheiro).


L'auteur :
Fils d'un immigré italien et d'une mère d'origine espagnole née au Panier, Jean Claude Izzo naît à Marseille le 20 juin 1945. Un CAP de "tourneur-fraiseur" en poche, il s'oriente tour à tour vers le militantisme dans Pax Christi (mouvement catholique pour la Paix), et la politique en adhérant d'abord au PSU dont il est un candidat malheureux, puis au PCF. Il devient collaborateur puis journaliste à "la Marseillaise" tout en développant une activité méconnue mais prolifique de poète ("Poèmes à haute voix", "Terre de Feu", "Etat de veille", "Braises, brasiers, brûlures"). Devenu Rédacteur en chef adjoint en charge de la rubrique culture du journal, il continue de publier des poèmes ("Paysage de femme", "Le réel au plus vif") tout en restant fidèle à son engagement politique. Ainsi, il publie en 1978 "Clovis Hugues, un rouge du midi" chez J. Laffite. Déçu par le PCF, il se coupe brutalement de son passé et change de cap dans tous les aspects de sa vie. S'ensuivent quelques années de galère et après un passage à la "Vie mutualiste" devenu "Viva" Jean-Claude Izzo s'installe à Paris. De nouveau rédacteur en chef, il démissionne de son poste en 1987, choisissant de se consacrer dès lors entièrement à l'écriture (articles pour des revues, scénarii de film, textes de chansons, nouvelles et bien sûr poésie). En 1995 il publie chez Gallimard "Total Khéops", premier volet d'une trilogie de série noire qui avec "Chourmo" (96) et "Soléa" (98) lui vaut un grand succès populaire. Ces trois livres, ainsi que "Les Marins Perdus" écrit en 97 et "le Soleil des Mourants" sorti en septembre 1999 occultent par leur impact médiatique le reste de l'œuvre de cet écrivain de grand talent qui fut avant tout un poête ("Loin de tous rivages" sorti en 1997 et réédité en 2000 en est un des meilleurs exemples), et ce jusque dans ses romans les plus noirs. Il faudra que la maladie l'emporte le 26 janvier 2000 pour que l'on découvre l'étendue de son registre littéraire et que l'on se rende enfin compte que Jean-Claude Izzo était bien plus que le très réducteur "écrivain de polars" forgé par les médias.

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