Le Transbordeur de Marseille Le site de l'Association des Marseillais du Monde
Je connais des iles lointaines
Louis Brauquier
Editions de la Table Ronde
Les chants de l'exil
Quel plaisir que de redécouvrir réunies dans le recueil "Je connais des iles lointaines" les oeuvres poétiques complètes de Louis Brauquier rééditées avec bonheur par les Editions de la Table Ronde. "Et l’au-delà de Suez", "Le Bar de l’Escale", "Eaux Douces pour Navires", "Pythéas", "Libertés des Mers", "Ecrits de Shangaï", "Feux d’Epaves", "Hivernage", "Le Cyprès Couronné de Myrthe"(provençal et traduction) : ils sont tous là, ces poèmes qui plantent le décor des grandes villes portuaires où Marseille occupe une large place, figent en instants magiques le mouvement des navires, les voyages, l’exil et les amitiés lointaines, et chantent la mélancolie de la Provence et son âpre beauté.
Exilé forcé autour du globe par son métier auprès des Messageries Maritimes, Louis Brauquier n'aura de cesse, toute sa vie, de témoigner par ses écrits de son attachement viscéral à sa ville natale. Il est par excellence le poète de l’exil et de la mémoire qui, loin de ses racines, caresse l’espoir secret que le prochain bateau sera pour lui et le ramènera sur les bords du Lacydon aimé. Il est aussi le poète de l'attente, celui qui reste à quai quand d’autres partent sur les mers. C’est probablement dans ses écrits que Marcel Pagnol trouva la trame du personnage de Marius pour sa trilogie.
Mais Louis Brauquier est également le poète de la vie qui bat au coeur des villes maritimes, le chantre du bouillonnement des ports, le fidèle portraitiste des anonymes qui peuplent les quais et leurs alentours. Ce faisant, à l’instar d’André Suarès ou d’Albert Londres, il devient le miroir de cette période si particulière de l’entre-deux guerres qui voit l’apogée des compagnies de navigation marseillaises et des colonies. Un très beau moment de littérature que tout exilé devrait connaître et sans nul doute apprécier.
Un beau poème parmi tant d'autres
***
A quoi penses-tu ? disait-il,
- Je pense au golfe de Marseille, -
Une angoisse qui se réveille,
Un morceau de coeur plein d’exil
Bascule dans un trou de larmes.
Les panneaux se sont refermés.
- Si tu veux, je t’écouterai,
La tristesse n’est pas sans charmes.
Je n’ose pas me rappeler.
Pourquoi ce couchant sans histoire
S’arrête-t-il dans ma mémoire
Comme une tartane échouée ?
Le soir du jour où les Caraques
Font leur fête au bord de la mer,
Le train bondé de rires clairs
Tourna un peu avant l’Estaque,
Et Marseille était dans le fond.
Sur la côte crépusculaire,
On voyait saigner les lumières
Des villas assises en rond.
Une vapeur de nuit marine,
Vers l’Afrique, via Gibraltar,
Traîna dans les filets du soir
La mer, les caps et les collines.
Né le14 août 1900, Louis Brauquier passe son enfance à Saint-Mitre-les-Remparts et fait ses études au "Grand Lycée"(actuel Lycée Thiers) de Marseille. Embauché en 1918 comme commis des Douanes chez Madame Moreau, il est ensuite journaliste au Radical en 1920. Il rencontre Gabriel Audisio et participe à la fondation de la revue La Coupo, une publication d'inspiration provençale, puis rejoint Fortunio de Marcel Pagnol et Jean Ballard qui deviendra entre les deux guerres Les Cahiers du Sud. À vingt-deux ans, il est déjà le poète reconnu de Marseille et de la vie portuaire auxquels il consacre son premier recueil Et l'au-delà de Suez. Ses premiers écrits lui valent en 1923 le prix de poésie Catulle-Mendès.
Muni d’une licence de droit, il réussi le concours du commissariat de la Marine Marchande et entre aux Messageries Maritimes, naviguant sur les lignes de Méditerranée et d'Extrême-Orient. Tour à tour en poste à Sydney, puis à Nouméa, il publie en 1931 une série de poèmes Eau douce pour navires. puis en 1932 un drame Pythéas. A partir de 1934, il réside à Alexandrie où il écrit Le Pilote.
Mobilisé comme caporal dans le Génie en 1939, il devient interprète auprès de l'armée anglaise. A son retour, il publie Liberté des Mers. De 1941 à 1947, il est en poste à Shanghaï sous l'occupation japonaise, puis en 1948 à Diego-Suarez. Agent général des Messageries Maritimes de 1952 à 1955, il séjourne à Saïgon, Colombo, Sydney et Alexandrie dont il est expulsé lors de l'expédition franco-anglaise de Suez avant de repartir pour Sydney et Nouméa.
Faisant valoir ses droits à la retraite, il se retire à Marseille en 1960. En 1962, le Grand Prix Littéraire de Provence lui est décerné. Il devient Membre de l'Académie Ronsard en 1963. Il publie encore Feux d'Epaves en 1970, avant d’obtenir en 1971 le Grand Prix de poésie de l'Académie française et la Grande Médaille de la ville de Marseille. Il décède le 7 septembre 1976 d'une congestion cérébrale, alors qu’il se rendait à Paris au chevet de son ami Gabriel Audisio, hospitalisé.