Remarquable roman picaresque, "A la grâce de Marseille" de James Welch édité conjointement par les éditions 10/18 et les éditions Albin Michel décrit les tribulations malheureuses d’un Sioux Oglala perdu dans Marseille à la fin du XIXème siècle. En 1899, le Wild West Show, grand spectacle itinérant dirigé par le célèbre Buffalo Bill et mettant en scène la vie dans les réserves indiennes, s’embarque pour l’Europe après une triomphale tournée américaine. Pour Charging Elk (Elan qui charge), Marseille est une simple ville étape. Mais une mauvaise chute de cheval le conduit à la "maison des malades". Incapable de parler la langue des blancs et d’absorber leur nourriture, blessé et affaibli, sans aucun repère, il s’enfuit néanmoins de l’hôpital pour tenter de rejoindre la troupe du show. Hélas, celle-ci a continué sa route, abandonnant le jeune indien dans la rue.
Les tourments de l’exil sont dépeints avec une grande force tout au long de cette fresque épique qui se déroule sur seize ans. Le mythe de l’éternel retour est bien sur le moteur du roman, mais il s’agit également d’un pamphlet contre l’intolérance, une leçon d’humanité en même temps qu’un regard porté sur les moeurs d’une époque révolue. Dans un style naturaliste, James Welch décrit la misère, les bas fonds de la ville, les prisons, les mentalités étriqués de la classe dominante. Il brosse également un portrait saisissant de l’identité indienne en dehors de tout fantasme falsificateur. A travers l’apnée de Charging Elk dans les méandres de cette ville inconnue, c’est toute la détresse des indiens face à la culture des blancs qui sert de toile de fond. Dans son malheur, le jeune Sioux privé de repères culturels et linguistiques a malgré tout une chance : celle d’être à Marseille, ville portuaire et cosmopolite par essence, où l’immigrant se sent souvent un peu plus à l’aise qu’ailleurs. Et c’est finalement de cette ville que viendra pour lui un nouvel espoir. A n’en pas douter, il s’agit là d’un roman puissant qui fait souffler sur Marseille le vent des plaines et emporte le lecteur à la vitesse d’un cheval au galop. Splendide !
Un petit avant-goût
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Charging Elk arriva à son immeuble du Panier, situé rue des Cordelles, une rue étroite qui bruissait des conversations tenues dans tout un mélange de langues, principalement d’origine nord-africaine ou levantine. Les enfants qui jouaient dehors jusque tard dans la nuit l’empêchaient parfois de dormir, mais la plupart du temps, il puisait un certain réconfort au son de leurs rires, de leurs cris et des aboiements des chiens, comme si ce concert de voix lui prouvait qu’il n’était pas seul. S’avançant le long du trottoir, il regarda un petit groupe de filles en jupes longues et écharpes de laine (malgré la chaleur) qui pratiquaient une sorte de jeu avec une petite balle de caoutchouc et une pile de cailloux. Le Panier était de loin le quartier le plus animé de Marseille. René prétendait que les Nord-Africains aimaient davantage la vie que la majorité des gens parce qu’ils pensaient moins. Charging Elk avait remarqué que les hommes discutaient beaucoup en faisant de grands gestes, tandis que les femmes ne cessaient de crier et d’attraper leurs enfants, ce dont nul ne paraissait s’offusquer. Il ne savait pas si c’était le signe qu’ils aimaient la vie ou qu’ils pensaient moins, en tout cas, ils donnaient l’impression de tous s’entendre à merveille. D’une certaine manière, ce quartier lui rappelait le village au Bastion. La cuisine elle-même, bien que la nourriture fût différente, comportait des ressemblances. Il allait quelquefois dans un petit restaurant sombre au coin de la rue où l’on entrait par un rideau de perles tenant lieu de porte. La première fois, il avait commandé un plat nommé "couscous" que, à l’inverse des autres clients, il n’avait pas osé manger avec les doigts. Les dîneurs, avec leurs rires, leurs plaisanteries, leur façon de manger et même leurs chiens qui attendaient patiemment, couchés aux pieds de leurs maîtres dans l’espoir de récolter un croûton de pain ou un peu de peau de poulet, lui évoquaient les festins au village. En dépit des mises en garde de René, il ne regrettait pas d’avoir choisi d’habiter le Panier dont la population lui rappelait davantage son peuple que tous les gens qu’il avait eu l’occasion de fréquenter depuis son départ de Pine Ridge.
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L'auteur
Né en 1940 sur la réserve de Browning (Montana) d'un père Blackfoot et d'une mère Gros-Ventre, James Welch grandit au sein de plusieurs réserves indiennes de cet état avant de s’inscrire en 1963 à l’Université du Montana, à Missoula. Il y fréquente les ateliers d'écriture dirigés dans les années 60 et 70 par le poète Richard Hugo. Pendant huit ans, il y écrit de la poésie et ces premiers vers, publiés en 1971, lui valent l'admiration et l'amitié de l'écrivain Jim Harrison. C'est Hugo, devenu son mentor, qui le persuade de se lancer dans la prose et d'écrire sur "l'Indien qui est en lui". D’emblée, son premier roman Winter in the bood (L’hiver dans le sang) publié en 1974 s’impose comme une oeuvre incontournable de la reconquête de la culture indienne. Au fil des romans suivants (Night Hawk, Death of Jim Looney (La mort de Jim Looney), Fools crow (Comme des ombres sur la terre), The Indian lawyer (L’avocat indien), The heartsong of Charging Elk (A la grâce de Marseille)) influencés par des écrivains américains comme Steinbeck, Faulkner et Hemingway et étrangers comme Vitorini et Camus, il devient l’un des chefs de file incontesté de la littérature amérindienne. Coupant court à la mythologique et mensongère histoire édulcorée de la "conquête de l'Ouest", il est également l'auteur de l’essai historique Killing Custer (C’est un beau jour pour mourir), qui revisite du point de vue indien la bataille de Little Big Horn en utilisant des sources indiennes jusque-là "ignorées" des historiens. Il décède prématurément d'un cancer en 2003.