I
Je me souviens du soir où notre voile rousse
Dans l'été attiédi,
Sous l'œil sûr du pilote et le rire du mousse
Contournait Phénicie.
Nous avions avec nous une femme d'Ephèse
Qui portait Artémis ;
Elle veillait la flamme et soufflait sur la braise,
Au seuil des temps promis.
Je me souviens des couchants d'or dans les mâtures,
Des jours et puis des jours,
De tout ce qui voguait avec nous d'aventures,
De pillage et d'amour.
Et le "han" des rameurs pesait sur le silence
Augural de la mer ;
Nous avons abordé dans une plaine immense,
Gardée par des monts clairs.
Il y avait aussi des jardins et des vignes,
Des femmes et des guerriers.
Nous avons partagé la coupe des plus dignes
Et planté l'olivier.
II
Vous avez vu passer nos galères fécondes
Brisant les eaux,
Hommes du Nord, terriens cruels aux tresses blondes,
Pillard brutaux.
Nous portions sûrement la sciences des mages,
L'art de l'amour,
Le commerce de l'or, Homère, le langage
Plein de détours,
Et la rue d'Ulysse était dans nos carènes,
Simples Gaulois !
Vous ne vous doutez pas qu'une nef phénicienne
Fût tout cela !
Nous allions vous chercher, étain de l'Angleterre,
Vin de Gaza,
Et vous, peaux du Levant ! Vous fit-elle guerre,
Cette vie là ?
Et nous savions aussi les chansons les plus douces,
Si bien qu'on vit
Les filles de vos fils qui s'offraient à nos mousses.
O Phénicie !
III
Il est temps de réhabiliter la négoce
Et de dire aux marchands que leurs geste sont beaux,
Et que nous n'usons plus de ces balances fausses
Où l'or des commerçants laisse monter les mots.
Il est beau d'importer du coton, de l'ivoire,
Du camphre, des coprahs !
Et je veux vous chanter, vous, homme sans histoire,
Armateur du "Rosaria".
Vous me donniez cent francs pour lire les classiques
Dans votre office où s'agitaient des dactylos;
Les cartes étalées d'Asie et d'Amérique
Coloriaient les murs comme les kimonos.
Vous avez fait partir des wagons de soie brute
Vers le Nord, et la mer
Portait votre cargo lourd de peaux et de jute
Jusqu'au bord du Dniéper.
Et tout ce qui dormait en moi de sang féroce,
Tout mon sang phénicien, vous l'avez réveillé :
Il est temps de rétablir le négoce
Au nom de la Cité.
IV
A cause de cela je chanterai ces choses :
Le monde et ta rumeur,
O Marseille, où débarquent, passent, s'entreposent
Tant de clameurs.
Car la ville de proie est chaque jour conquise,
Les paquebots hangars
Vont s'amarrer pensifs et lourds de marchandises
Au seuil des grands hangars.
Le soleil sur le quai jette l'ombre des bâches
Par terre et sans efforts.
Ma vie est au soleil et sur l'ombre je tâche
D'être aussi le plus fort.
Et le port est gorgé de lumière, et les hommes
Echangent au café.
C'est en les écoutant que j'ai songé à Rome,
A Mécène, à l'art, c'est
D'avoir rêvé mon nom, dans les banques futures,
Sur des chèques inscrits,
Que j'ai senti monter dans mon corps d'aventures
L'âme de Médicis.
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