Le Transbordeur de Marseille
Le site de l'Association des Marseillais du Monde
De l'Estaque à Pounent

Gérard Chevé
Editions de la Nerthe


Des rochers et des hommes

Pour les amoureux de Marseille et de sa côte, l’ouvrage De l’Estaque à Pounent de Gérard Chevé publié aux Editions de la Nerthe est un petit bijou. Si l’Estaque, magnifiée par les peintres impressionnistes, est largement connue de tous comme la limite occidentale de Marseille, "Pounent" (le Ponant ou Ouest en provençal) demeure, même pour les marseillais, un endroit des plus mystérieux. Bien peu le situent après le cap de Nante, lequel borde à l’Ouest la baie du Rouet, sur la Côte Bleue. Moins nombreux encore sont ceux qui peuvent entre ces deux points nommer sans se tromper pointes, calanques, madragues et "sourdes". Mais ils ne doivent être que quelques-uns à connaître la véritable origine des noms tels que le "Nari de bèou", "Frappaou", le "Riflard", la "Vesse", "Niollon", les "Anthénors", la "Baume Glaujée" ou la "Pierre de Jacques". Gérard Chevé est de ceux là. Pour le plus grand plaisir du lecteur, il partage avec lui sa connaissance approfondie des lieux et des hommes, redessinant pierre à pierre cette partie de la côte qui jouxte Marseille et mêlant avec bonheur tradition orale, histoire maritime, poésie et mémoire collective. Il l’entraîne à sa suite dans une longue flânerie en barquette le long de cette côte qui lui est si familière, appuyant intelligemment son propos par de nombreuses et belles illustrations comme on cale un filet. Et on est pris. Pris par la magie de l’endroit et le ton du récit. Car loin d’être un simple guide toponymique, "De l’Estaque à Pounent" est aussi un livre de mémoire des hommes, qui dit tout le respect et l’amour que Gérard Chevé porte à une profession méconnue qui fut la sienne et qui tend aujourd’hui à disparaître : celle de pêcheur côtier. Très réussi.
Un court extrait

***

Une énorme roche de calcaire blanc, en forme de pointe (d’aiguille) dressée vers le ciel, protège du côté ouest la plage de galets d’une petite calanque enchâssée dans les falaises abruptes plongeant dans la mer. Le vallon qui remonte de la mer rejoint la route du Rove.
Cette petite calanque est surplombée par un beau viaduc à trois arches dont un des piliers est construit pratiquement dans la mer.
J’admire la perfection du travail réalisé sur ces importants ouvrages d’art ; la couleur de ces viaducs, construits avec des pierres prélevées à proximité, s’harmonise de façon parfaite avec les nuances de la colline.
Il y a de nombreuses années, une fin d’après midi, j’ai rencontré sous le viaduc de la Redonne, un monsieur âgé, le dos courbé, les cheveux blancs qui caressait de ses mains déformées les belles pierres dorées d’une de ces arches. Puis relevant la tête difficilement, il chercha je ne sais quoi, au sommet de la voûte doucement éclairée par le soleil couchant.
Curieux comme d’habitude, je me suis permis de lui demander ce qui l’intéressait si fort. Après un long moment d’hésitation, il m’a répondu lentement avec un bel accent italien :
- Vous voyez ces pierres, tout là-haut, à côté du trou d’écoulement d’eau... c’est moi qui les ai posées, il y a longtemps... je travaillai alors comme apprenti... un ouvrier et deux manoeuvres devaient placer 5 pierres par jour, taille et pose comprise... C’était dur, me dit-il, de tailler les six faces de chaque pierre, de les hisser en haut de l’échafaudage, de les assembler et de les maçonner...
Il hocha la tête d’un air satisfait et je l’ai entendu dire dans sa barbe : Rien n’a bougé.
Emu, je l’ai regardé s’éloigner en marchant doucement pour rejoindre sa famille, qui elle, contemplait la mer. En l’observant, il m’a semblé que ce vieil ouvrier, usé par le travail, s’était légèrement redressé.

***


L'auteur
Gérard Chevé a passé son enfance dans la calanque de La Redonne. Pêcheur professionnel sur le littoral marseillais de 1968 à 1987, il a longuement parcouru la côte de la calanque du Rouet jusqu'à l'Estaque et a étudié l'histoire de ces nombreux lieux-dits dont les noms, utilisés par les pêcheurs, étaient peu à peu tombés dans l'oubli. Il participe aujourd'hui activement, au sein de diverses associations, au renouveau du littoral de la Nerthe. Il a obtenu en 2004 la 2ème mention du Prix Spécial des Métiers d'arts et Disciplines Artistiques du Grand Prix Historique de Provence.

Retour au Sommaire

Retour sur le quai


© Le Transbordeur de Marseille
(Association des Marseillais du Monde)
- Tous droits réservés -


L'Officiel du Net
L'Officiel du Net

BonWeb 2005
BonWeb