Excellent polar que cet "Embrouilles au Vélodrome" de Jean-Paul Delfino publié aux Editions Métailié. On renoue ici avec le trio qui faisait notre bonheur dans "Tu touches pas à Marseille", à savoir Vieux Switch (trentenaire bourlingueur et patron du Bar de l’Aviation), le Marseillais (grande gueule au grand coeur et à la soif inaltérable) et Bernie (colosse silencieux et expert es armement, au soutien indéfectible dans les coups durs). Et ils ne seront pas trop de trois dans ce sac de noeuds qui nous emmène droit au but, dans les dessous pas joli-joli du football. Vieux Switch se voit confier par un pote, éducateur dans les quartiers Nord de Marseille, la garde de Vicinius, un petit brésilien qui joue au foot comme un dieu. Il découvre avec colère que ce dernier a été acheté au Brésil par Tonino, un agent véreux, qui menace de le faire participer à des ballets roses s'il ne se décide pas à montrer son talent sur les stades. Car le gamin, tabassé et terrorisé, loin de ses bases et de sa famille, a perdu tous ses moyens "footballistiques". Evidemment la mafia est derrière tout ça, et peut-être aussi l’OM, le club mythique de Marseille, histoire de défrayer encore un peu la chronique des faits divers. Enfin, faut voir ... De toute façon, ça va flinguer dur, car les immondes pourris qui sont derrière ce trafic n'entendent pas laisser leur butin humain s’échapper. Haletant, rondement mené, amusant dans le ton, avec des trognes bien croquées et des situations que Raoul Fulgurex, le héros de Tronchet et Gelli, n’aurait pas renié, le roman de Jean-Paul Delfino se lit comme une BD. Une BD qui regarde parfois les actualités avec des verres déformants. Car derrière les intrigues et les situations inventées, des informations réelles et vérifiées pimentent le roman. Il appartient au lecteur à l’oeil attentif de démêler lesquelles sont de l’info et lesquelles sont de l’intox. Une vrai réussite, en tout cas, pour un joli moment de plaisir.
Un petit bout, pour le plaisir
***
A l’arrière, Bernie vérifiait pour la énième fois le bon état de marche des 3.57. Il dissimulait dans sa chambre, au premier étage du Bar de l’Aviation, tout un arsenal que le Marseillais lui-même n’avait jamais pu découvrir. Du simple surin au lance-roquettes à thermovision, il suffisait de lui demander un modèle précis et, l’instant d’après, il revenait vers vous de son pas lourd, un sac kaki sous le bras. Bernie, depuis le Vietnam, avait la manie des caches introuvables. Lui-même, malgré son double mètre et son faciès atypique, parvenait à disparaître, à s’effacer du paysage, par la simple force de sa pensée. Difficile à croire pour des cartésiens. Mais il y réussissait.
A la place du mort, le Marseillais. Fidèle à lui-même, il ne décolérait pas, ce qui, en soi, était plutôt un signe de bonne santé. L’accorte Josiane, depuis la préfecture, avait multiplié les coups de fil et rendu fou l’ordinateur central, sans le moindre résultat. Fausses plaques pour vrais mafieux. Le Marseillais incendia une Gitane sans filtre, papier maïs, toussa gras quelques secondes, puis :
- Tu vois, je te l’avais dis que c’était une anguille, la mère Simone. Je l’ai vu tout de suite, moi. Grosse, avec des yeux luisants de policier, puis le regard toujours de travers, comme si elle voulait t’assassiner... Et cette manie de toujours te répondre à la Normande, ça trompe pas, ça !
Vieux Switch appuya encore plus fermement sur la pédale d’accélérateur. Dehors, la pleine nuit était tombée, presque sans prévenir. Dans un nuage âcre de fumée brune, le Marseillais poursuivit :
- Et tu vois, à mon avis, elle est même pas de la Cabucelle. Avec son accent de faussaire, ça m’étonnerait pas qu’elle soit d’Aubagne. Ou même pire : d’Aix-en-Provence...
***
L'auteur
Né en 1967, Jean-Paul Delfino, ancien journaliste, vit à Aix-en-Provence où il dirige une agence de communication et de journalisme tout en se consacrant désormais également à l’écriture. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages d’investigation (consacrés notamment à la nature) de polars, de romans ("Chair de Lune") et de scénarii de téléfilms. Il est aussi le seul journaliste d’Europe à écrire sur la musique brésilienne, domaine dans lequel son ouvrage "Brasil : a musica !" est une référence incontournable. Lauréat de la Bourse Stendhal du Ministère des Affaires Etrangères, il a fait partie de la délégation pour la littérature française au Brésil en 2003. Il est également membre actif de l’association Solidarité Provence-Amérique du Sud.