C'est le premier qualificatif qui vient à l'esprit pour décrire "Conduite accompagnée", le onzième roman de Philippe Carrese publié aux éditions Fleuve Noir, tant on prend du plaisir à suivre les rocambolesques tribulations de Pilau', adolescent boutonneux que ses camarades surnomment "l'ascenceur" (allez savoir pourquoi !) et de son alter ego imaginaire, le capitaine Kildrajoon. Délaissant les immeubles à l'actualité animée des quartiers Nords au profit des sobres villas du parc Talabot, c'est dans la bonne société marseillaise que le décor est planté. Et c'est vrai qu'elle semble au départ très enviable, la vie de Monsieur Martin, directeur des laboratoires pharmaceutiques Martin, et de sa petite famille. Une vie tranquille de bourgeoisie sans histoires, juste un tantinet plus agitée que de raison lorsque Madame Martin, femme du monde au coeur de midinette, accepte sur sa pelouse l'équipe de tournage d'une émission à la mode. Et jusque là, même si on pressent bien l'arrivée de la "grosse catastrophe", ça reste encore humain. Difficilement supportable, mais humain!
Mais comme un bonheur n'arrive jamais seul, c'est d'une rencontre inopinée avec François Drêche, dit "Biquette", l'empereur toutes catégories des plans foireux, un "boucan" hors pair susceptible d'entrainer dans ses déboires tous ceux qui l'approchent, que viendra l'apocalypse. Les Martin, pris bien malgré eux dans les filets de l'énergumène, ne sortiront pas indemnes du maelstrom.
Avec "Conduite accompagnée", Philippe Carrese nous entraine avec humour et pour notre plus grand plaisir dans un univers tonitruant où Helzapoppin le dispute sans cesse à James Bond, avec juste ce qu'il faut de "Star Trek" pour corser la sauce. Ceux qui connaissent déjà l'auteur et l'apprécient ne seront certainement pas déçu par ce nouveau roman qui maintient sans férir le lecteur en haleine et en joie. Pour les autres, ne boudez pas la satisfaction que vous procurera ce livre savoureusement sombre et humoristique à déguster sans aucune modération.
Extrait :
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Nous passons devant les restos branchés de l'escale Borely. Je m'applique dans mon tour de rond-point. Mon père râle pour la forme sur les insconscients garés en vrac. Il serre les fesses lorsque j'attaque la ligne droite vers la Vieille Chapelle. Bon, O.K. ! Je me suis rappelé qu'on pouvait passer la seconde une fois arrivé à soixante-dix à l'heure. Mon accompagnateur patenté recommence à respirer lorsqu'il aperçoit l'enseigne du Flint. Ce bar-tabac est un des rares dépositaires des gommes à macher artisanales de la vallée de l'Ubaye, ses chewing-gums préférés. .
- Clignotant à gauche ! Rétroviseur, ralenti... ralennntiiiiii !! ! Fais le tour du rond-p... du rond-point... lààààà... Là Clignotant à droite, Pierre-Laurent... LAURENT !! ! et freine... FREINE ! Ta trajectoire, Pilau', surveille ta... .
Je cale au milieu du carrefour. Le cercueil à roulette continue sa route vers la Pointe-Rouge. J'oublie. Je repars en broutant, évitant de justesse une Ferrari jaune et un utilitaire de location drivé par deux petites soeurs des pauvres en uniforme officiel des petites soeurs des pauvres. .
- Pilau'... jjjje... hhh... Gare-toi-après-le-feu-là-mais-avant-après-tu-as-une-place-juste-devant-après-le-tabac-mais-après-juste-là- avant-après-je-là-voilà-ici. .
Ca, c'est les nerfs qui lachent. Il est à bout. Je me range tant bien que mal en suivant ses consignes embrouillées. Je vois bien que le pauvre homme fait des efforts insurmontables. Qu'est-ce qu'il aimerait me payer un taxi et rentrer seul à la maison en écoutant du Brahms à fond pour se détendre ! Une fois sa Mercedes immobilisée, il arrive à s'exprimer d'une voie a peu près normale : .
- T'en veux, Pilau' ? .
- Ils ont des malabars ? .
- Pierre-Laurent, non ! Les produits synthétiques, ça suffit ... .
Là, en principe, mon père devrait me gratifier de sa tirade sur les produits naturels, bien meilleurs que les produits de synthèse.Il démarre au quart de tour :
- ... tu vas te coller de l'aérophagie, sans compter les risques de caries. Maintenant qu'on a trouvé une marque de chewing-gums bio et light...
Sa tirade est interrompue par un bruit de ferraille qui se répand. L'AX sport vient de tenter un stationnement périlleux au milieu du carrefour derrière nous. La tripe orange y a laissé son pare-chocs avant et son radiateur. Une paire de boulons rouillés finissent leur vie en roulant dans le caniveau. Le chauffeur n'arrive plus à sortir de son estrasse plantée sur le rond-point, sa portière coincée par une bitte en fer. On entend d'ici ses remarques pertinentes :
- Mon vié! Putain ! Que je suis con !
C'est un autochtone!
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L'auteur
Philippe Carrese est né en 1956 à Marseille. Réalisateur de fictions et de documentaires, il est également scénariste. Ses romans noirs et drôles en font un des principaux acteurs du renouveau littéraire marseillais. Pour en savoir plus, découvrez son portrait sur nos pages