Ecrit en 1831, "Histoire d’un cabanon et d’un chalet" d’Alexandre Dumas (également connue sous le nom de "Le fils du forçat" ou encore "Monsieur Coumbes : Roman marseillais"), publié par les Editions Jeanne Laffitte est une des oeuvres de jeunesse de l’auteur. Roman "pastoral" amusant et bien construit, avec de nombreuses touches théâtrales, il est assez similaire dans le ton à d’autres écrits plus tardifs de Dumas Père tels que Catherine Blum, Le Meneur de Loups ou Conscience l’Innocent par le fait que l’histoire se passe parmi les gens du peuple (pas encore de roi, de mousquetaires ou d'aristocrates), mais s’en démarque aussi par le côté inhabituel des lieux où se situe l’action : Marseille. Dumas imagina probablement à l’origine cette histoire comme une pièce de théâtre, mais l’écrivit ensuite comme un roman. Il est par ailleurs possible que la figure que fut Eugène-François Vidocq ait été l'inspirateur du personnage de Pierre Manas, comme il le fut de quelques une des plus célèbres figures de la littérature française (Vautrin pour Balzac, Jean Valjean pour Hugo, Rodolphe de Sombreuil pour Sue ou Arsène Lupin pour Leblanc), un personnage qu’il développera par la suite dans Les Mohicans de Paris. Le personnage de Madeleine est également une curiosité car il le seul et unique exemple de femme avec une réussite professionnelle dans les romans de Dumas. Elle fait en effet fonctionner la compagnie maritime familiale. On notera bien évidement quelques emprunts (avoué pour Le Cid de Corneille dans un titre de chapitre) à la tragédie classique, un grief qui fut souvent fait à l’auteur par ses détracteurs. Dumas qui connaissait sans doute peu Marseille force parfois un peu le trait méridional dans les dialogues en les émaillant d’exclamatives aux résonances un peu décalées et s’abstient le plus souvent de décrire les lieux de l’action en réduisant le décor au strict nécessaire. Toutefois, le déroulement de l’histoire, qui n’est pas sans rappeler le style cher aux romans feuilletons destinés aux journaux de l’époque, ne manque pas de souffle épique et les personnages et comportements y sont décrits comme à son habitude avec soin et précision.
Le portefaix Coumbes, par épargne, dur labeur et placements perspicaces a gagné suffisamment d’argent pour penser se retirer des affaires. Une nuit, il porte secours à sa voisine, lorsque le mari de cette dernière, Pierre Manas, ivre et violent, tente de lui ôter la vie. Pierre Manas est envoyé aux galères et Monsieur Coumbes, ayant pitié de l’indigente jeune femme et de son enfant Marius, les prend sous sa protection, s’établissant à Montredon où il se construit lui-même un cabanon et un jardin. Quatorze années passent et Marius atteint l’âge adulte en croyant que Monsieur Coumbes est son père. Tout irait pour le mieux si le jeune Jean Riouffe, riche héritier d’une famille de négociants marseillais ne décidait soudain de faire construire une résidence secondaire sous la forme d’un chalet suisse juste à coté du cabanon de Monsieur Coumbes. Les rivalités de voisinages, aggravées par les plaisanteries de potache du jeune homme, s’enveniment au plus haut point. Le retour des galères de Pierre Manas et les forfaits qu’il ne manque pas de commettre viennent apporter de la substance au drame qui se noue sous les yeux du lecteur et ne se résoudra que dans le malheur. On retiendra du Fils du forçat un art affirmé de distiller le temps pour obtenir une concentration extrême de l’action et un sens aigu de la construction dramatique. Il s’agit sans nul doute une oeuvre de Dumas à part entière, fort bien écrite et au déroulement haletant, dans laquelle l’on perçoit fort bien la force d’un style qui fera de son auteur l’un des plus productifs et des plus populaires de son époque.
Voici un extrait
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Bientôt ils escaladèrent une pente rapide et escarpée, le long de laquelle les cailloux roulaient sous leurs pieds, tandis que le bruit sourd et monotone de la mer se brisant contre les rochers commençait d’éveiller l’attention de Millette et de lui indiquer le chemin qu’elle faisait. Elle se rendait bien à Montredon.
On continua de marcher. Tout à coup, au moment où l’air frais de la mer et le bruissement des vagues lui apprenaient que l’on était arrivé au rivage, elle sentit que son mari l’enlevait entre ses bars, entrait dans l’eau tout en lui enjoignant de ne pas toucher au bandeau qui lui cachait les yeux, faisait quelques pas devant lui malgré la résistance des lames, s’accrochait à un bateau qui se balançait doucement à son amarre, y déposait son fardeau, grimpait à son tour auprès d’elle, coupait le câble et, saisissant les avirons, poussait au large. Alors seulement il permit à Millette de relever le mouchoir dont il lui avait bandé les yeux. Millette profita de la permission et regarda autour d’elle : elle était bien seule dans le bateau en face de Pierre Manas et perdue avec lui dans cette immensité que doublaient les ténèbres. Le forçat ne disait rien et se courbait sur les rames avec impatience. Millette comprit qu’il avait hâte de s’écarter de la côte, dont, du reste, ils étaient déjà trop éloignés pour que le son de la voix humaine put dominer le bruit des vagues et parvenir jusqu’au rivage ; du côté du large, elle n’apercevait rien que les feux du phare de Planier, gigantesque étoile brillant et s’éteignant tour à tour sur le rideau noir que formaient le ciel et l’horizon.
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L'auteur
Alexandre Dumas, fils du général Alexandre Davy-Dumas de la Pailletrie, voit le jour le 24 juillet 1802 à Villers-Cotterêts. Il a pour grands parents un petit marquis immigré en 1760 à Saint-Domingue et une esclave noire du nom de Marie-Cessette Dumas. Engagé comme coursier dans une étude de notaire, Dumas fait la connaissance d'Adolphe Ridding de Leuven qui l'initie à la poésie moderne. En 1822, il trouve une place de clerc de notaire à Paris, avant de travailler dans le secrétariat du duc d'Orléans. Il y découvre la comédie française et fait la rencontre de l’acteur Talmou. Dès 1824, il se met au vaudeville avec Ridding de Leuven et La Chasse et l'Amour connaît un grand succès. Le 27 juillet de la même année, il a un fils illégitime qu’il ne reconnaît pas. C'est également la période où il découvre les Romantiques. Il écrit en 1828 son premier drame historique, Henri III et sa cour qui est salué par le public. Anthony et Christine, ses oeuvres suivantes, seront interdites par la censure jusqu’en 1830.
En 1832 il fait la connaissance de l’actrice Ida Ferrier. Pour ses grands projets d’écriture, il engage le nègre Auguste Maquet, qui lui sert de documentaliste et de pré-rédacteur. Il connaît son plus gros succès au théâtre en 1939 avec Mademoiselle de Belle-Isle, qui tient la scène pendant quatre cents représentations. En 1840, il épouse Ida et reconnaît son fils, alors agé de 16 ans. Il se lance dans le roman pour enfants, puis part à Florence, visite la Corse, l'île d'Elbe et l'île de Monte-Cristo. Il revient à Paris en 1842 et se met à l'écriture de quatre romans (Le Château d'Eppstein, Georges, Le Chevalier d'Harmenthal et Ascanio) qui constituent le prélude de son succès de romancier, succès qu'il connaîtra en 1844 avec les Trois Mousquetaires et le Comte de Monte-Cristo. Il publie également Amaury, Sylvandire, Cécile, Gabriel Lambert et Fernande. La même année, il divorce d’Ida Ferrier et quitte la villa Médécis qu’il occupait à St-Germain-en-Laye pour faire bâtir une nouvelle demeure, curieux mélange de style renaissance, rococo et gothique, le Chateau Monte-Christo. D’autres romans suivent bientôt avec La Reine Margot (1845), Vingt ans après (1845). Même au plus fort du succès, il est pourtant critiqué pour origines raciales, son attitude romantico-républicaine et pour ses emprunts à d'autres oeuvres.
En 1846, il fait construire son propre théâtre, le Théâtre-Historique, où l’on joue des pièces de Shakespeare, Goethe, Calderon, Schiller, etc… Il continue de produire des romans La Dame de Monsoreau (1846), Les Deux Dianes (1846), Joseph Balsamo (1846) qui seront suivis de Les Quarante-cinq (1848) et Le Vicomte de Bragelonne (1848). En 1848, le procès qui l’oppose à son collaborateur Maquet le conduit à verser à ce dernier vingt-cinq pour cent de ses droits d'auteur. Un nouveau roman Le Collier de la Reine est publié en 1949. Mais déjà le succès de son fils qui vient de publier La Dame aux camélias commence à lui faire de l’ombre. Le Théâtre Historique fait faillite en 1850 et le Château Monte-Cristo doit être vendu aux enchères. Dumas publie néanmoins Ange Pitou (1853). Il connaît de nouveau des ennuis avec la censure: sa pièce, La Jeunesse de Louis XIV est suspendue. Trois jours plus tard, une seconde pièce, La Jeunesse de Louis XV connaît le même sort. A partir de 1852, c’est Dumas fils qui emporte les succès et Dumas père qui enchaîne les revers.
En 1853, Dumas fonde son premier journal : Le Mousquetaire. Il en sera l'unique rédacteur jusqu'à l’arrêt des publications en 1857. Il commence en parallèle ses Mémoires dès 1954. Après l’arrêt du Mousquetaire, il relance immédiatement un nouveau journal, le Monte-Cristo, qu’il publie régulièrement jusqu'en 1860. Depuis 1859, il est en ménage avec Émilie Cordieu, une actrice qui lui donnera une fille, Micaëlla, en 1860. Sa relation avec Émilie se termine en 1864, alors que sa fille a à peine quatre ans. En 1866, il est nommé directeur littéraire du journal Les Nouvelles. Il en devient par la suite le rédacteur en chef et le rebaptise Le Mousquetaire. Le journal ferme l'année suivante. Toujours sans se décourager, Dumas lance le tri-hebdomadaire Le Dartagnan qu'il rebaptise le Théâtre-Journal en 1869. Depuis 1863, l'Église a interdit la plupart de ses oeuvres. Il décide alors de partir en voyage. Il visitera Lyon, Naples, Florence, l'Allemagne et l'Autriche avant de s’éteindre en 1870 à Dieppe au terme d'une lente agonie de deux mois, laissant un héritage immense de plus de 300 oeuvres.