Bigre ! Trois morts ! Il démarre sur les chapeaux de roues, le premier polar de Maurice Gouiran, reparu chez Jigal Poche. Ce ne sont pas tant les morts en eux même qui rendent l'accroche de "La Nuit des Bras Cassés" saisissante. C'est plutôt la mise en scène savamment orchestrée qui les accompagne. Histoire de bien faire passer le message. A n'en pas douter, ceux qui sont derrière tout ça ne plaisantent pas. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? C'est ce que les frères Asquaciati, destinataires horrifiés de cet avertissement sans appel, vont tenter de découvrir. Il leur faudra pour cela plonger dans le passé de la famille, un passé pas toujours glorieux qui trouve ses racines dans l'Italie fascisante des années 40. Et surtout survivre, ce qui n'est pas le plus facile.
Et comme si cela ne suffisait pas, l'affaire recèle aussi quelques ramifications dans d'autres recoins de la planète : New-York, Moscou, Les Marquises, Le Vermont. Heureusement pour Freddy, Romulus et Giulio, dans la ville des 111 villages qui a bercé leur enfance, il y a toujours quelque vieux potes du quartier pour répondre "présent" quand on a besoin d'eux. Car c'est bien à Marseille que tout s'est noué et se dénouera. Un Marseille décrit avec amour et réalisme. Pas sur, toutefois, qu'entre les frères Asquaciati et leurs enemis, le combat soit égal. Par ailleurs, et même avec les meilleurs plans, il y a toujours des impondérables.... "La Nuit des Bras Cassés" est un excellent polar, bien ficelé, dont les ressorts ne se livrent qu'à bon escient et qui surprend agréablement par son imagination et ses rebondissements. Un très bon livre dans lequel, sans en avoir l'air, la petite histoire tutoie la grande et brosse en passant, avec pudeur, un portrait de certaines faiblesses humaines (envie, bétise, trahison, lacheté, cupidité). C'est aussi un roman sur l'exil et le retour aux racines que les Marseillais du Monde apprécieront. C'est bien écrit et instructif. On aime, définitivement.
Ce que nous en dit l'éditeur :
Dans ce premier roman, "la nuit des bras cassés", Maurice Gouiran tisse avec brio une implacable intrigue qui voit ressurgir du passé un sordide trafic d'oeuvres d'art pillées par les allemands en Italie, en 1945 ! La saga de la famille Asquaciati commence ici. La langue est riche, les flash-back historiques impressionnants et le polar sacrément bien ficelé ! Et c'est avec un plaisir évident que Maurice Gouiran en profite ici pour brosser la vie du côté de l'Estaque Plage, avec les potes, la pétanque, les cagoles, la mer et les embrouilles.
La découverte, un beau matin, d'une tête humaine, soigneusement déposée dans son frigo ne peut-être que le prélude à de graves ennuis... Et quand les frères Asquaciati, à L'Estaque, Rome et New York, reçoivent ce sinistre message, ils sont loin d'imaginer les engatses qui vont fondre sur eux. La saga de la famille commence à Rome en 1945 quand Ubaldo, le père, fervent partisan du Ducce, s'emmêle dans un sordide trafic d'oeuvre d'art. Mais déterrer cinquante ans plus tard de si vieux souvenirs déchaîne une nuée d'étranges démons... Heureusement qu'entre deux tournées de "jaune", les copains, RoRo, Luis, Mehdi et les autres, sont là pour leur prêter main forte. Mais cette bande de bras cassés arrivera-t-elle à briser le maléfice...? Gauguin et ses singes s'en retournent encore dans leurs tombes !
Un petit passage
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Le Beau Bar que tenait Léon à l'Estaque-Plage disposait d'une grande salle ensoleillée et agréable. C'était un bistrot de quartier très prisé par la population locale.
Les plaisanciers et les touristes préferaient les terrasses qui s'aggloméraient à la sortie de l'Estaque, vers les Riaux. On y découvrait sous les parasols multicolores des visages rougis par le soleil, des tee-shirts et des chemises bariolés, des shorts, des vichy-fraise, des pressions, des diabolos menthe, mais aussi cette fausse insouciance et ses accents qui estampillent immanquablement le touriste ou, au moins, le Marseillais en vadrouille.
Chez Léon, c'était différent. C'était le rendez-vous des gars de l'Estaque. On y était naturellement bronzés, et même quelquefois trop, comme Mehdi. On y buvait du Casa, du 51 ou du Ricard.
Une dérogation pour le Pernod avait tout de même été accordée à quelques ancêtres possédant leurs cartes d'anciens combattants. Mais il s'agissait d'un privilège non cessible à leur descendance.
Ceux qui ne marchaient pas au fly roulaient à d'autres dopes, surtout parmi les jeunes. Et ce n'etait guère mieux.
On travaillait sur Marseille, généralement au Port Autonome, à la mairie ou dans le commerce, ou bien on ne travaillait pas. La fermeture des usines de Riaux, les difficultés de la réparation navale avaient engendré des générations de chômeurs. On y rencontrait de tout : des hommes de toutes les couleurs, des femmes de toutes les corpulences et même des gougalins, cette race indécise, à mis chemin entre le mâle et la femelle.
Chez Léon, on se tenait généralement au comptoir comme Freddy et ses amis, mais des vieux s'attablaient dès onze heures en deux ou trois points de la salle pour une contrée ou un rami. Ils passaient trois heures au bistrot pour le prix d'un pastaga, mais Léon ne râlait pas, car les accros du comptoir faisaent singulièrement remonter la moyenne du nombre de consommations et, donc, sa recette.
...
Lorsqu'on traversait la salle, une petite porte donnait sur une cour intérieure qu'ombrageait un vigoureux platane. Le jeu de boules. La cour exigüe ne permettait que les parties de pétanque. Les amateurs de jeu provençal se mesuraient sur le boulodrome municipal du front de mer mais se retrouvaient, pour l'apéro, chez Léon.
Tout ce beau monde gesticulait, parlait, criait, s'interpellait tandis que les bouteilles vides au col argenté s'accumulait, la tête en bas, dans un grand casier proche du comptoir.
Il y avait, bien sur, quelques rivalités, nées de parties de boules ou de cancans féminins, quelques bravades, quelques clans, mais, en fin de compte, tout ce petit monde s'entendait bien. On venait chez Léon parce qu'on y rencontrait des amis. Parce que, si on en avait pas, on s'en faisait. Parce qu'on oubliait toutes les merdes de la vie. En un mot parce qu'on y était bien.
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L'auteur
Maurice GOUIRAN est né en 1946 au Rove, près de Marseille, dans une famille de bergers (de chèvres du Rove bien entendu...) et de félibres. Son enfance tranquille dans les collines de l'Estaque lui donne à jamais la passion de cette nature rude et généreuse à la fois. Étudiant au Lycée Saint-Charles, il oscille entre les maths et les calanques. Cela finit malgré tout, quelques années après, par un solide doctorat en mathématique! Plus tard, Maurice Gouiran, devenu spécialiste en informatique appliquée à la gestion des feux de forêts, effectue en tant que consultant pour l'ONU, de nombreux voyages autour de la Méditerranée, et toujours pour la prévention des incendies de forêts. L'enfance dans les collines du Rove n'est jamais très loin. Entre temps, il enseigne à l'Université, dessine dans un journal satirique, dirige une équipe de foot, s'essaie à la peinture, aux mots croisés, et même au journalisme... "La nuit des Bras Cassés" fut son premier roman, suivi depuis par "Le théorème de l'Engambi", "Le Dernier des Chapacans" et "L'Armenienne aux Yeux d'Or".