Le Transbordeur de Marseille Le site de l'Association des Marseillais du Monde
Armoiries de la ville de Marseille
"Je ne connais pas les armes de l'écu de Marseille [...]. Si j'ignore tout de ce blason, je sais en revanche de quoi il devrait se composer : d'une porte. Vous pouvez dessiner cette porte sur champ d'azur, si cela devait vous faire plaisir, mais ce ne serait pas indispensable [...]. En résumé, une porte monumentale où passeraient, flux et reflux, les cent visages du monde" (Albert Londres. Marseille Porte du Sud).
Vers le début du XIVème siècle, la plupart des communautés urbaines importantes se dotèrent d’armoiries propres. C’est de cette période que date la représentation figurative la plus ancienne des armoiries de Marseille. Une enluminure de la prestation de serment du viguier (représentant vicomtal pour les actes de justice) dans le Livre Rouge de la ville porte aux quatre angles les armes qui sont encore aujourd’hui le symbole de la ville : la croix bleue sur fond blanc. Toutefois, l’existence d’un emblème marseillais est déjà attestée au milieu du XIIIème siècle puisque, dès 1254, un pavillon à la croix, dont la couleur n’est pas définie, que la commune de Marseille porte sur ses navires ("De vexillo cum cruce communis Massilie portando in navibus et de alio vexillo" A propos du pavillon à la croix de la commune de Marseille porté par les navires et d’autre pavillon) est mentionné dans les statuts de la ville. En 1257, une convention entre Charles Ier d’Anjou, comte de Provence et la ville de Marseille stipule d’ailleurs que "que sur terre et sur mer, sur leurs nefs, galères et autres bâtiments, ils [les marseillais] continueraient à porter le pavillon de leur commune à la manière accoutumée et que, seulement, le pavillon du seigneur comte serait placé à l'endroit le plus honorable." Un sceau de la commune de Marseille datant de 1243 porte également à son avers un chevalier levant une épée nue et en train de terrasser un dragon. Le chevalier (identifié à Saint Victor en raison de la devise "Massiliam vere Victor civesque tuere" O Victor, protège justement Marseille et ses citoyens) porte un écu à la croix.
Il serait bien entendu tentant de supposer que la croix figurée est bien celle de Marseille. Toutefois, ce n’est qu’au XVIIième siècle que la convention de lignes parallèles ou perpendiculaires proposée par le jésuite italien Sylvestre da Pietra Santa pour distinguer les différents émaux fut adoptée. Il est donc impossible d’affirmer que l’écu figurant sur ce sceau est bien d’azur sur un champ d’argent. Par ailleurs, il n’est pas surprenant outre mesure de trouver une croix sur les armes d’un saint patron d’une abbaye. Néanmoins un écu à la croix sur un sceau communal est tout de même une indication intéressante quant à une acceptation moins religieuse du symbole. Tous ces éléments tendent à montrer que Marseille possédait un emblème propre au milieu du XIIIème siècle, donc bien avant la plupart des autres cités.
La première pensée qui vient à l’esprit est de supposer que les armoiries marseillaises ont trouvé leur source dans celles des vicomtes qui dirigèrent la cité à partir de 948. A cette date, Conrad, déjà roi de Bourgogne, vient d’ajouter la Provence à sa couronne et en réorganise les institutions. Il place des hommes sûrs à la tête des comtés et vicomtés de son royaume. C’est à Arlulfe, seigneur de Trets, qu’échoit la vicomté de Marseille. Au fil des générations, ses descendants, vicomtes indivis comme le veut la coutume en pays d’Oc, se partagent les droits sur la ville basse (les droits sur la ville haute étant détenus par les évêques) et sur les divers fiefs de la vicomté. En 1192, au décès de Raymond-Geoffroi II dit "Barral", dernier vicomte de Marseille en titre, la lignée et avec elle les droits vicomtaux sur la ville sont quasiment éteints. Les consuls de la ville, qui nourrissent depuis 1178 un fort désir d’autonomie vis à vis du pouvoir vicomtal, ont racheté de manière systématique aux différentes branches de la lignée les divers droits vicomtaux épars et revendiquent l’émancipation de Marseille. En 1212, ils créent la confrérie du Saint-Esprit, future commune de la ville basse. En 1224, cette dernière rachètera également à l'abbaye de Saint-Victor les droits de Roncelin, dernier héritier de la lignée vicomtale rentré dans les ordres. Détentrice de la quasi-totalité (20/24ème) des droits vicomtaux en 1226, la commune se déclarera même un temps "Vicomtesse de Marseille", statut de seigneurie collective reconnu par les deux prétendants au comté de Provence, Raymond-Bérenger V de Barcelone et Raymond VII de Toulouse. Marseille a-t-elle pris à cette occasion les armoiries de ses vicomtes. C’est possible quoique peu probable. En effet, appendu à une charte marseillaise, le sceau de Raymond-Geoffroi II dit "Barral" montre à son revers un écu chargé d’un simple pal. Nulle trace de croix sur ces armoiries. En outre, le blason de seigneurs de Fos (une importante branche de la lignée vicomtale puisque le patronyme est très tôt celui des vicomtes en titre qui ont fait du château de Fos leur demeure principale) est "de gueules au lion d'or rampant". La encore la croix n’est pas présente.
Pas de croix non plus mentionnée dans la plupart des blasons des différents fiefs ayant appartenu à la lignée vicomtale. Evenos semble la seule exception. Mais la date de l’apparition des anciennes armoiries d’Evenos est incertaine (leur plus ancienne représentation date de 1506) et la source de la croix massaliote doit donc probablement être cherchée ailleurs. Il faut néanmoins noter qu’au moyen age, les différents membres d’une même fratrie, pour des raisons quelquefois de rancoeurs personnelles, portent parfois des armes très différentes. Rien n’oblige un fils à garder l’écu de son père, ni deux frères à porter deux variantes proches des mêmes armes pour marquer leur parenté. Difficile, eut égard au grand nombre d’ayants droits, d’affirmer qu’aucun d’eux n’eut la croix d’azur sur champ d’argent comme symbole et donc de repousser définitivement l’hypothèse d’armes "tombées" par extinction de la famille, puis "relevées" par la cité.
Parmi les hypothèses plausibles, celle qui semble avoir la faveur des historiens trouve son origine dans les croisades. En 1188, le roi de France Louis IX s’embarque à Aigues-Morte, ville portuaire dépendant directement du domaine royal, en direction de Saint-Jean d’Acre et Jérusalem. Nous savons que c’est au départ de cette croisade que des croix de couleurs différentes furent attribuées aux différentes nations participantes. Ainsi, la croix rouge sur fond blanc revint aux français, la croix blanche sur fond rouge aux anglais, et la croix jaune sur fond bleu aux flamands afin qu’ils la portent sur leur étendard. Les villes qui participèrent aux croisades se furent pas en reste. Ainsi, Clermont où fut prêchée la première croisade en 1095, arbore encore de nos jours un blason d'azur à la croix de gueules bordée d’or.
C’est également à cette époque que différents ports d’embarquement de Méditerranée se mirent à porter sur leurs vaisseaux une croix différente afin de distinguer leurs flottes respectives. Toulon pris un blason d’azur à la croix d’or. Antibes et Fréjus portent également un croix sur leur armoiries.
A l’étranger, Gènes arbora un blason d’argent à la croix de gueules, Amalfi et Pise montrant également des croix, bien que différentes, sur le blason. Marseille fut un important port d’embarquement lors de cette troisième croisade. En effet Louis IX, même s’il s’embarqua à Aigues-Morte, demanda de nombreux devis de fournitures pour ses nefs à Marseille. Le sire de Joinville et plusieurs compagnons de Saint-Louis s’embarquèrent eux-mêmes à la « roche de Marseille » et c’est aussi de là qu’une bonne partie de la foule des pèlerins pour la Terre Sainte prit la mer à bord de navires marseillais. Il est donc très possible que Marseille ait pris à cette occasion un blason d’argent à la croix d’azur. La flotte marseillaise participera encore en 1142 aux luttes contre les Arabes d'Espagne aux Baléares ainsi qu’aux autres croisades postérieures. En 1212, l’ancien viguier des vicomtes, Hugues Fer, est tristement associé à la "croisade des enfants". En 1217, de nombreux seigneurs participants à l’expédition de Jean de Brienne en Egypte s’embarquent à Marseille. En 1239 Thibaut de Champagne et plusieurs hauts barons français les imitent. Tous ces éléments rendent l’hypothèse des croisades très crédible, la flotte marseillaise étant de tous ces transports. Il semble qu’à partir de cet élément déclenchant, la croix d’azur sur champ d’argent ait eut tout loisir de s’imposer comme la marque des vaisseaux de la cité massaliote, puis par la suite de la ville elle-même. Aucune preuve toutefois ne vient étayer cette séduisante hypothèse.
Un élément quelque peu curieux vient de plus brouiller les pistes. En 1193, soit tout juste cinq ans après la troisième croisade, Gilbert Hérail (ou Erail, Arail, Eral voire Horal), qui fut Maître d'Espagne puis Précepteur de France, succède à Robert de Sablé et devient le douzième Grand Maître de l'Ordre du Temple. Comme tous les grands maîtres de l’Ordre, il porte un écu écartelé sur lequel ses propres armoiries sont associées à la croix du temple. On y retrouve curieusement une croix bleue sur fond d’argent, parfaitement identique à la croix marseillaise, au coté de la croix templière.
L’ascendance précise de ce grand maître est assez incertaine. On le dit cependant provençal et son origine française semble assez clairement établie. Il est pour autant difficile de le rattacher à une des grandes familles du Midi de cette époque. D’où lui viennent donc ces armoiries identiques à l’emblème de la cité massaliote ? Hérail est-il un surnom (Le terme signifie littéralement "en friches" en vieux français, ce qui pourrait à la limite être interprété comme "sans terre"). La diversité des graphies de son nom rend de toute façon la recherche complexe et seule sa version latinisé (Gilbertus Eralius) est restée dans les textes. Un seule chose est certaine : lors d’une prise d’armes, c’est toujours l'adage de l’ancienne coutume « Qui premier les prend sont siennes » qui prévaut. Qu’une ville ait pu prendre comme emblème les armes d’un Précepteur de France (tel était déjà le statut de Gilbert Hérail en 1188, date de la troisième croisade) semble hautement improbable. Réciproquement, il est difficile de croire qu’un Grand Maître du Temple ait jugé bon de porter des armes déjà attribuées à une ville sans une raison bien particulière. Le laps de temps écoulé entre la troisième croisade (1188) et la prise de fonction de Gilbert Hérail (1193) semble montrer que l’hypothèse des croisades n’est peut être pas la bonne et que le blason a la croix d’argent est peut-être plus ancien que 1188.
Une autre source possible quand à l’origine des armoiries marseillaise est ecclésiastique, à travers l’évêché et l’abbaye de Saint-Victor. En effet, dès 949, Honorat, un des fils du premier vicomte Arlulfe, tient l’évêché et donc la juridiction sur la ville haute. Les évêques qui lui succèderont, tout dévoués à l’abbaye de Saint-Victor construite en 500, accordent en dotation à cette dernière de nombreux fiefs vicomtaux tels que Saint-Victoret, Six-Fours, La Cadière, Ceyreste ou Pourcieux. L’abbaye prend un réel essor important à partir de 977 avec l’introduction de la règle de Saint-Benoit, puis sous l’abbatiat d’Ysarn à partir de 1020. En 1073, après le décès du dernier évêque issu de la lignée vicomtale, c’est un moine victorin qui lui succède sur le trône épiscopal, démontrant le lien fort entre les deux facettes du pouvoir religieux à Marseille. La proximité relative des Saintes-Maries de la Mer et de la Sainte-Beaume, hauts lieux de pèlerinage, la haute main sur la réforme d’autres abbayes (Ripoll, Lagrasse, Saint-Michel de Cuxa) donne à Saint-Victor une aura importante dans la chrétienté. Ses abbés sont puissants. Richard de Millau, abbé de Saint-Victor et cardinal, jouera ainsi un rôle important dans la politique du Saint-Siège. Guillaume de Grimoard, abbé de Saint-Victor, sera même pape romain en 1362 sous le nom d’Urbain V. Si la croix est la pièce principale symbolisant la croisade dans les armoiries, elle est aussi celle évoquant le pèlerinage et la religiosité. On la retrouve aussi bien évidemment sur l'emblème de Notre Dame de la Garde.
Il est tout à fait possible que la croix marseillaise ait été à l’origine croix l’emblème de l’abbaye avant d’être celui des vaisseaux massaliotes. Le sceau de la commune de Marseille datant de 1243 où Saint-Victor porte la croix sur son bouclier va dans ce sens. De même l’écu du Grand Maître du Temple Gilbert Hérail, lui-même appartenant à un ordre religieux. Que l’abbaye de Saint-Victor ait pu peser de tout son poids dans l’engagement marseillais lors des croisades est assez vraisemblable. Le choix de la croix en tant qu’emblème fédérateur des marseillais lors de ces expéditions est tout à fait être de nature à affirmer le rapprochement, au moins d’intérêt, des deux vrais pouvoirs de la ville suite à l’extinction de la lignée vicomtale: celui ecclésiastique des évêques et de l’abbaye et celui citoyen des marchands et navigateurs. Toutefois l’existence de documents victorins porteurs d’une croix n’est pas un preuve suffisante pour attribuer au monastère l’origine de l’emblème marseillais. Seule en effet la mention des émaux permettrait d’aller dans ce sens, mais celle-ci fait défaut. Le mystère reste donc complet.
Quoiqu’il en soit, l’usage du blason d’argent à la croix d’azur va se multiplier à partir du XIVème siècle sous forme de dessins manuscrits ou peints sur les registres officiels de la ville. Les versions imprimés apparaîtront à leur tour à partir du XVIème siècle. L’écu sera officiellement enregistré à l’armorial français en 1699 suite à l’édit de Colbert sur la réglementation des armoiries et restera inchangé jusqu’à la révolution. Toutefois les ornementations qui l’accompagnent et figurent sur les grandes armoiries varieront considérablement durant la même période.
Lorsqu’en 1790, l'Assemblée Constituante décrète la suppression des armoiries, celles de Marseille disparaissent pour un temps des documents publics. C’est le décret impérial de 1809 qui rétablira leur usage pour les villes. En 1810, une demande officielle est faite par la ville de Marseille auprès de Napoléon Ier, qui donne son aval. Mais soit par souci de plaire à l’empereur, soit qu’elle ait été imposée aux marseillais, la version gravée par Poize en 1811 est sensiblement différente de l’original puisque le nouveau blason porte en plus de la croix d’azur, l’ abeille impériale et un vaisseau figurant la puissance maritime.
Ce blason ne sera quasiment jamais utilisé et dès le retour de la monarchie, Marseille reprendra son ancien blason d’argent à la croix d’azur. Une lettre patente du roi Louis XVIII datant de 1815 entérine cette décision, figeant par la même occasion les supports sur les grandes armoiries (un lion armé d'un caducée à senestre et un taureau armé d'un trident à dextre). En 1826, ces grandes armoiries sont supplémentées d'une couronne murale. En 1883, le conservateur du Cabinet des Monnaies et Médailles Joseph Laugier en grave la version définitive qui porte l’ancienne devise : "Actibus immensis urbs fulget Massiliensis" (La Ville de Marseille resplendit par ses hauts faits. Cette devise sera traduite en provençal par Frédéric Mistral : Toustèms pèr si grand fa resplendiguè Marsiho).
Une version couronnée de 1826 avec des tenants différents (une corne d'abondance et un trident) et la devise "Massilia civitas" sert encore aujourd’hui de sceau officiel aux actes de la municipalité.