Le Transbordeur de Marseille
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Une belle ville comme moi

Annie Barrière
Editions Baleine


Dans la cour des grands

Il s’appelle Raoul Bustamente, le héros du roman policier une belle ville comme moi publié par Annie Barrière aux Editions Baleine. Il s’appelle Raoul Bustamente (Busta pour les intimes), mais il aurait aussi bien pu s’appeler Nestor Burma ou Philip Marlowe tant son appartenance à la "famille" des grands privés semble incontournable. Une parenté également partagée avec un autre grande figure, marseillaise celle là : Fabio Montale. Sûr qu’à force d’arpenter les même trottoirs, les deux hommes se seraient appréciés s’ils s’étaient connus.
L’intrigue du roman, classique dans sa facture, est solide et bien menée, avec le zeste de complexité qu’il faut pour relever astucieusement la sauce. L'action se déroule comme il se doit à Marseille. Mais, chose agréable, on n’y relève aucune «marseillitude» exagérée. Et si les recoins de la ville sont décrits avec justesse et facilement identifiables, les protagonistes ne donnent jamais dans le cliché verbal. Pas plus que l’auteur ne force le trait au delà du raisonnable. On est à Marseille, d’accord, mais pas chez Guignol. L’écriture, calme et posée à l’image du héros, y gagne évidemment en crédibilité.
Le héros, justement, parlons en !Busta passe sa vie entre son bureau-appartement de la Joliette qu’il partage avec Chat son seul compagnon depuis sa séparation, et les rues de Marseille. Un univers de limier désabusé, aux yeux tristes comme ceux d’un basset artésien. Une vie de détective privé bercée par la routine. En planque pour un boulot tout ce qu’il y a de peinard (filature et photos d’un couple d’amoureux), il se retrouve pourtant aux premières loges d’un double meurtre. Double ? Pas si sûr car le temps d’avertir le commissaire Paoli, une vieille rivalité d’enfance, un des deux corps a disparu. Dûment mandaté, Busta commence alors une enquête un peu plus corsé qui l’emmènera dans les milieux huppés de la banque et des affaires. Des affaires qui ont des relents que même une eau du Vieux-Port dans ses bons jours ne pourrait leur disputer en puissance. Il lui faudra alors pas mal de doigté pour démêler l’écheveau d’une intrigue qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page.
Avec son héros attachant et fragile, une sacrément bonne histoire, toute la panoplie du thriller de qualité et une remarquable finesse de style, Annie Barrière s’impose dès son premier roman comme une valeur sûre du polar estampillé "made in Marseille". En l’occurrence, le terme n’est ni réducteur, ni péjoratif. Bien au contraire. Il dit toute la qualité de cet excellent coup d’essai né sous la plume d’un auteur à l’évidence pétri de talent.

Histoire d'avoir l'eau à la bouche

***

J’ai traîné autour du port, devant les restaus éclairés au néon, où des couples échoués là par hasard dévisageaient avec stupeur la moitié de langouste posée dans leur assiette, tandis que sur le trottoir, des pseudo-maîtres d’hôtel vous faisaient miroiter les délices de leur bouillabaisse en vous attrapant par la manche, comme un souteneur soulèverait la jupe de ses filles pour que vous puissiez juger de la fraîcheur de la marée. Il y avait de quoi vous couper l’appétit. De toute façon je n’avais pas faim. Je me suis enfoncé dans les rues vers l’Opéra. Sur l’esplanade c’était soirée de gala. Les rombières abonnées depuis la guerre avaient ressorti une fois de plus leurs visons mités. La jeunesse dorée s’affichait en falbalas multicolores, façon Carmencita. Les professeurs de médecine flanqués de bobonne ressemblaient à eux même, version mélomane. Devant toutes les portes d’immeubles alentour, les putes qui venaient d’attaquer leur service de nuit assistaient au spectacle sans le voir. Les deux mondes se côtoyaient en ces lieux depuis si longtemps que personne ne songeait à s’en offusquer. Un camion-benne avec deux grands Noirs accrochés à l’arrière essayait de se frayer un passage entre les amateurs de grande musique et ceux de petites culottes. Il commençait à cailler.
J’ai poussé une porte au hasard. Apparemment les trois musiciens sur l’estrade n’attendaient que mon entrée pour attaquer un boléro. Les deux danseuses qui se racontaient leur vie à une table se sont levées à regret et sont allées se trémousser plus ou moins en cadence devant les musiciens. L’endroit me plaisait. Je me suis laissé guidé vers une place de choix au pied de la scène. Faut dire que j’étais le seul client à l’exception d’un couple assis au fond de la salle, un chauve d’une soixantaine d’années et un blond filasse qui aurait pu être son petit-fils. A la faveur de l’obscurité relative, le chauve déposait des bisous sur la nuque du blondinet, à qui je trouvais une vague ressemblance avec l’enquêteur stagiaire Parenti. Pendant que j’étais occupé à les mater, on avait déposé sur ma table une bouteille de Johnnie Walker et un seau plein de glaçons. J’ai trouvé l’attention charmante. Le barman m’a fait un petit signe de reconnaissance, comme si j’avais l’habitude de passer mes soirées ici depuis ma puberté. L’orchestre, Los Formidables, c’était écrit sur leurs ponchos, a enchaîné sur une série de cha-cha-cha. Les filles ont battu l’air un peu plus vite. De là où je me trouvais je pouvais les entendre ahaner sous l’effort. Mais j’avais une vue imprenable sur leur cellulite. J’apportais ma contribution en faisant tinter les glaçons en mesure dans mon verre ...

***


L'auteur
Née à Marseille, Annie Barrière est successivement professeur de français, journaliste hippique, fonctionnaire à la Poste avant de se lancer dans la littérature. Elle écrit d’abord du théâtre, des articles sur la peinture, un essai sur Cézanne, puis après avoir lu Chandler se découvre soudainement un goût prononcé pour le roman noir. Même si elle s’inscrit dans la mouvance d’un polar à l'esprit méditerranéen, elle ne se reconnaît pas totalement dans la vague des "auteurs marseillais". On lui doit également Un cochonnet de trop et Tueuse. Son dernier polar Chien des quais (L’Ecailler du suD) a reçu en 2005 le Prix «Polar dans la Ville».

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