"L'arménienne aux yeux d'or", de Maurice Gouiran publié aux éditions Jigal est décidément un bien curieux livre. Mais peut-être serait-il plus juste de dire : "sont deux livres", tant au départ les sujets paraissent divergents. Ouvrage improbable diront certains... et pourtant ! D'un coté, les malheurs de Calambo, Lila et Bubble dépositaires involontaires d'un objet que convoite le Croissant Noir, la terrible maffia turque, tracent la ligne d'un thriller palpitant. De l'autre la tragédie de Sarkis et Arak traversant l'Europe à la recherche d'un peu de paix se transforme en un carnet de voyage poignant et désespéré qui dit sans concession la détresse de tout un peuple face à la folie des hommes. Deux livres en un, comme deux poupées russes. Deux livres à la fois, miroirs du présent et du passé, que l'on découvre peu à peu intriqués l'un dans l'autre beaucoup plus qu'il n'y parait de prime abord, comme pour des épousailles et dans lesquels les racines du quotidien se nourrissent aux méandres de l'histoire. Un roman d'une grande richesse avant tout, dans lequel le destin du peuple arménien croise la sordide réalité de gosses désoeuvrés, les rattrape et les pétri pour leur permettre d'affronter crânement leurs peurs légitimes jusqu'à ce qu'ils deviennent des êtres de révolte et de justice, des êtres de mémoire. L'épilogue laisse au lecteur une sourde amertume, entre gris clair et gris foncé, bien à l'image de l'ensemble d'un récit qui quoique l'on fasse, ne peut pas laisser indifférent.
Ce que nous en dit l'éditeur :
"L'Arménienne aux yeux d'or" le quatrième roman de Maurice Gouiran n'est
pas n'importe quel polar sorti au hasard d'une rentrée littéraire
prolixe. "L'Arménienne aux yeux d'or" est un roman grave et
impressionnant! Ici s'emmêlent les histoires...les petites et les
grandes, les anecdotes et les intrigues... Mais aussi l'Histoire, avec
un grand H. Celle du génocide arménien qui, de nos jours encore, laisse
une trace de sang en travers de l'Europe et un sale goût dans nos
bouches. Une trace à jamais indélébile. Et Marseille, bien sûr.
Marseille qui a accueilli (une fois encore, et avec plus ou moins de
bonne volonté) des milliers d'Arméniens, qui eux aussi ont fait la
ville, en apportant leurs coutumes, leurs peurs, leurs cuisines et leurs
espoirs. Les mots de Maurice GOUIRAN, sont parfois à la limite du
soutenable. Mais c'est le prix à payer, comme un tribut à la folie des
hommes.
Calambo, Bubble, Lila, Kader, La Bêche... les petits voyous de l'Estaque
sont au rendez-vous du "Beau Bar"... Pater , Toine et Biscottin restent
quant à eux fidèles à leur bouteille de jaune... Sarkis est la clé, qui
après avoir traversé l'Anatolie dans les pires souffrances, arrive un
beau matin de 1924 à Marseille, amenant avec lui son secret. Levon,
l'oncle d'Amérique, est le lien, un peu philosophe, un peu nostalgique,
qui 50 ans plus tard renouera les fils de cette maudite histoire...
Le style gouleyant de Maurice Gouiran pimente avec force et humour une
intrigue machiavélique tissée par dessus les années et les frontières.
Du Palais de Topkapi à l'Estaque il n'y a qu'un pas que Maurice GOUIRAN
franchit avec une maîtrise parfaite. Il navigue avec une aisance
jubilatoire entre le petit peuple de Marseille, les malfrats turcs, le
royaume Ottoman et le port de l'Estaque. Au delà du polar, impeccable,
Maurice Gouiran nous livre ici un formidable témoignage que nul ne
devrait jamais plus oublier.
En voici un court extrait
***
Levon s'accouda à l'extrémité du comptoir.
Ca faisait combien de temps qu'il n'avait plus mis les pieds ici ? Cinquante ans ? Cinquante-deux ans ?
Le bistrot avait un peu changé, mais il avait gardé son nom, le " Beau Bar ". On avait simplement abattu le mur qui séparait jadis l'endroit en deux salles, on avait refait le carrelage, les peintures, revu le mobilier, la décoration et le comptoir.
Aujourd'hui, dans ce bistrot qu'il avait jadis fréquenté, c'était lui l'étranger.
Normal, un demi-siècle, ça fait un bail ...
Le patron s'approcha :
- Monsieur ?
C'était curieux car cet homme n'avait ni l'allure, ni l'accent du coin. Ces tempes grisonnantes dissimulaient mal le cheveu châtain et sa voix n'avait ni les intonations, ni la gouaille un peu crapule des gars du coin.
Levon ne pouvait pas savoir que Léon était Limougeaud, même si ici on l'appelait " le Parigot " parce que pour les gars de l'Estaque, Limoges ou Paris c'est du pareil au même !
- Un pastis s'il vous plait.
Un des consommateurs scotchés au comptoir se retourna afin de dévisager ce nouveau venu aux manières de pagalenti : aucun autochtone ne commanderait un pastis sans en préciser la marque ! Ici c'était un Ricard, un casa, un 51, voire un Janot, un Pec ou un Berger.
Léon servi un Pec parce qu'il avait un mal fou à terminer cette satanée bouteille que personne ne semblait apprécier.
Levon porta le verre à ses lèvres. Il n'avait pas l'occasion de boire du pastis à New-York où il s'adonnait plutôt au whisky écossais - pur malt évidemment - ou au Bourbon.
Il retrouva le gôut de sa jeunesse.
Il se souvint de Julien qui tenait ce bistrot en ... Il ne se rappelait guère de l'année ... Ce devait être juste après la guerre, avant qu'il ne quitte la France. Julien devait fumer des mauves par la racine depuis belle lurette...
- Un autre, mais un Ricard cette fois.
Les réflexes revenaient et Léon sourit en versant dans la momie le liquide anisé. Ce mec n'était pas, comme il l'avait craint, un toutou perdu. Pour le coup, il sortit une coupelle de cacahuètes grillées. La conversation pouvait débuter.
***
L'auteur
Maurice GOUIRAN est né en 1946 au Rove, près de Marseille, dans une famille de bergers (de chèvres du Rove bien entendu...) et de félibres. Son enfance tranquille dans les collines de l'Estaque lui donne à jamais la passion de cette nature rude et généreuse à la fois. Étudiant au Lycée Saint-Charles, il oscille entre les maths et les calanques. Cela finit malgré tout, quelques années après, par un solide doctorat en mathématique! Plus tard, Maurice Gouiran, devenu spécialiste en informatique appliquée à la gestion des feux de forêts, effectue en tant que consultant pour l'ONU, de nombreux voyages autour de la Méditerranée, et toujours pour la prévention des incendies de forêts. L'enfance dans les collines du Rove n'est jamais très loin. Entre temps, il enseigne à l'Université, dessine dans un journal satirique, dirige une équipe de foot, s'essaie à la peinture, aux mots croisés, et même au journalisme... Après "La nuit des bras cassés", "Le théorème de l'engambi" et le "Dernier des Chapacans" , "L'Arménienne aux yeux d'or" est son quatrième roman.