Le Transbordeur de Marseille
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L'Archifolle

Myriam Louarn
Editions CLC


Voir avec d'autres yeux

Marseille est parfois une ville douloureuse. Mais la violence dont elle fait preuve n’a pas forcément besoin du sombre décor d’une cité pour s’exprimer. Cette violence sait aussi surgir au soleil du Vieux-Port, dans les yeux d’une enfant qui, assise sur un muret, regarde partir la navette vers le Frioul. Marseille est parfois aussi une ville où la vie sait être douce. Mais cette douceur ne doit rien à un hédonisme bon ton pour touristes en mal d’exotisme de proximité. Elle est plutôt ancrée dans la générosité et le coeur de ses habitants, dans l’âme des quartiers. C’est en tout cas ce que nous démontre avec talent «L’Archifolle», le très attachant et très réussi roman de Myriam Louarn paru aux Editions CLC. L’histoire de Nina décrit avec justesse cet équilibre fragile entre «douceur» et «douleur», propre à nous rappeler, si besoin était, que ces mots sont proches au point de se confondre parfois.
Nina a vingt et un an. Physiquement. Mentalement, c’est une enfant de 5 ans à peine, face à un monde d’adultes qu’elle comprend mal et dont elle ressent forcément toute l’âpreté. Une enfant perdue dans un univers qui n’est pas le sien. Une enfant qui, pour survivre, a organisé sa vie autour de deux improbables compagnons à la réalité incertaine: l’indispensable félin Pacha et un père, parti dans les nuages depuis un an, qui l’emmenait autrefois avec lui voir les îles de la rade.
Et puis il y a les autres. Tous les autres. Ceux qui peuplent pour elle une sorte d’enfer extérieur que Nina n’affronte qu’avec inquiétude. Ceux qui se moquent comme ceux ont pitié, ceux qui méprisent comme ceux qui aiment, ceux qui abusent comme ceux qui soutiennent, chacun à leur manière. Un inquiétant quotidien pour la vision décalée de Nina, pour qui le mal et le bien ont un sens différent du commun. Révélées au hasard d'errances dans un Marseille recomposé par le regard déformant de cette enfant à part, il est des rencontres que l’on ne peut s’empêcher d’aimer et d’autres qu’on ne se retiendra pas de haïr. Viscéralement.
Myriam Louarn nous propose à travers ce roman une variation aussi sombre qu’émouvante et tendre sur le thème de Peter Pan, cet enfant réfugié dans un univers onirique dont il est le maître. A cette différence près que Nina n’a pas choisi le monde qui l’entoure et qu’elle ne le maîtrise pas. Elle le subit seulement, avec la candeur de ces enfants au corps d’adulte qui ne grandiront jamais vraiment.
Petits bonheurs devenu grands, bouffées de rage, instants de magie éphémères, rencontres improbables, amours sans calcul sont les épices précieux de ce livre intelligent, à la fois sensible et dur, jamais mièvre ou sirupeux. Un livre dont on ne ressort pas indemne. A lire absolument, ne serait ce que pour voir un instant le monde qui nous entoure avec les yeux de Nina. Pas forcément celui que l’on souhaiterait. Pas forcement non plus celui que l’on craint... Le monde tel qu’il est, tout simplement. Une grande leçon d’humanité, quoiqu’il en soit.
Quatrième de couverture :

Nina est différente...
Fidèle à la logique incohérente de son monde intérieur, toujours à la recherche de son père disparu, elle promène sur sa ville et sur les autres le regard confiant et étonné des gens qui ne connaissent pas le mal.
Au fil des jours et de ses balades sur le Vieux-Port, elle rencontrera une foule de gens, un peu paumés sans doute, mais débordants d'amour et de compréhension.
Une belle leçon de d'humanité mais sera-t-elle suffisante pour sauver cette enfant qui semble arriver tout droit d'une autre planète ?
Des personnages attachants, émouvants, terriblement humains, une atmosphère chargée de tendresse, un Marseille plus vrai que nature font de ce roman à thème le portrait bouleversant d'une jeune fille pas comme les autres.
La sensibilité à fleur de peau de l'auteur ajoute encore à l'émotion intense et à l'amour qui transparaissent en filigrane derrière chaque mot.
Myriam Louarn après "Les Défends", "La Pluie des Mangues" et "Le Fils de Zé", s'est inspirée d'une histoire vraie pour nous offrir ce roman drôle, tendre et émouvant qui aborde, sur un ton volontairement léger, un sujet difficile. Peut-être pour nous aider à mieux comprendre ... à nous poser enfin les vraies questions quant à la différence...



Un passage du roman

***

Dans les ruines du vieil hôpital, sur la colline, un soleil rouge embrase le Frioul. C’est la plus belle heure, celle où la nature se calme pour entrer dans le repos de la nuit. Il n’y a pas de vent ce soir, l’île n’aura pas à lutter contre les éléments, le vaisseau bien ancré dans la roche se balancera paisiblement sur le clapot sombre.
Chaque fois que Lou se promène sur ce qu’elle appelle son Atlantide, elle a ce même sentiment de plénitude. Une sorte de sérénité qui l’envahit, la console, adoucit les chagrins de sa vie déchirée. La mort, le malheur, la solitude, plus rien n’existe devant ce flamboiement miraculeux. C’est comme si le soleil, las d’avoir inondé le monde de ses bienfaits, venait se coucher chez elle.
Lentement, elle marche le long du quai, sourit aux milliers de petits poissons, friture du golfe pour touristes. Un soir, il faudra qu’elle emmène la petite aux « calembos », ces minuscules crevettes que l’on attrape la nuit, avec une épuisette et une lampe torche. Agrippées aux algues du quai, elles ne sont visibles que par leurs gros yeux brillants dans le faisceau de lumière. Elle est sûre que ça plaira à Nina.
La petite aime la pêche, elle y allait avec son père.
Lou repense à cette histoire de nuages... Il faut être complètement débile pour inventer une histoire pareille avec une fille de vingt ans !
Nina est tout à fait capable de comprendre ce qu’est la mort, la notion de non-retour. Elle sait que son père est parti, et elle l’accepte. Elle veut simplement savoir où il est. C’est un problème qu’on aurait pu éviter.
- Hou, hou ! Je suis là !
Les cheveux de la petite étincellent dans le couchant, même ses yeux se pigmentent de petits points lumineux, elle est heureuse et ça se voit. C’est comme un baume sur le coeur meurtri de Lou.
- Tu exagères un peu ! Tu sais qu’on attend pour manger ? Oh, Philippe, comment va ? Elle t’embête pas trop avec ses questions ?
Le vieux ne lève même pas la tête, il a autre chose à faire de plus important, dans un quart d’heure il doit aller caler son palangre.
- Elle m’embête pas... mais qu’est-ce qu’elle parle ! Bien une bonne femme, celle-là aussi tiens !
Rien ne pouvait faire d’avantage plaisir à Lou.Elle se souvient des trois premiers jours de la petite, muette, prostrée, avec de temps à autre un petit éclat plus vif dans l’oeil lorsqu’un chat passait sur le quai.
- Allez, Nina, on y va maintenant ! Fifine nous a préparé des légumes tout frais comme tu les aimes...
- Moi... j’aime la daube...

***


L'auteur
Née en Provence en 1953, Myriam Louarn a vécu son enfance dans divers pays (Allemagne, Afrique) avant de revenir s'établir en France pour y finir ses études. Titulaire d'une licence de lettres, elle se consacre à plein temps à l'écriture à partir de 1995. On lui doit "Les Défends" (Edition des écrivains), "la Pluie des Mangues" (Edition des écrivains), "Le Fils de Zé" (CLC), "L'Archifolle" (CLC) et "Le Garçon Derrière la Grille" ( CLC jeunesse). Son roman "Le fils de Zé" a été nominé pour le Grand Prix du Livre de Montagne 2002.

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